Effet Mandela : pourquoi des milliers de personnes se souviennent avec certitude de quelque chose qui n'a jamais existé
Fermez les yeux et imaginez Pikachu. Vous voyez sans doute une queue en forme d’éclair au bout noir. Ce bout noir n’a jamais existé.
Si vous l’avez vu nettement, vous êtes en bonne compagnie : c’est l’un des cas les mieux documentés de l’effet Mandela, le phénomène par lequel beaucoup de personnes partagent le même faux souvenir, avec les mêmes détails et une assurance stupéfiante.
L’intérêt n’est pas que la mémoire se trompe, on le savait déjà. C’est qu’elle se trompe de la même manière dans des têtes différentes.
Le souvenir qui a donné son nom au phénomène
Le terme a été forgé en 2010 par Fiona Broome, qui se présentait comme chercheuse en paranormal. Lors d’une convention en 2009, elle découvrit que d’autres personnes partageaient son souvenir : Nelson Mandela était mort en prison.
Elle le décrivait avec précision : les images des funérailles aux informations, des émeutes, le discours de la veuve.
Mais Mandela est sorti de prison en 1990, a été président de l’Afrique du Sud de 1994 à 1999 et est mort en 2013.
Broome et bien des adeptes ont vu dans ces coïncidences la preuve d’univers parallèles. La science de la mémoire propose quelque chose de moins cinématographique, et de bien plus troublant : la certitude de se souvenir ne garantit pas d’avoir vécu.
L’expérience qui a fait d’une curiosité d’internet un objet de science
Pendant des années, l’effet Mandela a surtout été un passe-temps de forums. En 2022, les psychologues Deepasri Prasad et Wilma Bainbridge, de l’Université de Chicago, l’ont soumis à un examen sérieux dans la revue Psychological Science.
Elles ont montré à 100 personnes quarante icônes populaires, chacune en trois versions : la vraie et deux modifiées. Il fallait choisir la bonne et indiquer son degré de certitude.
Sept icônes ont rempli tous les critères d’un faux souvenir partagé :
- C-3PO, dont beaucoup se souviennent entièrement doré, alors qu’il a une jambe argentée.
- Pikachu, avec un bout de queue noir qu’il n’a pas.
- Le petit bonhomme du Monopoly, avec un monocle qu’il n’a jamais porté.
- Georges le petit curieux (Curious George), le singe des albums pour enfants, avec une queue inexistante.
- Le logo de Fruit of the Loom, avec une corne d’abondance qui n’y figure pas.
- Le logo de Volkswagen et Charlie, de Où est Charlie ?.
La découverte clé n’était pas l’erreur, mais sa constance : les gens se trompaient en choisissant la même fausse version, et avec beaucoup d’assurance. Comme l’ont écrit les autrices, de même que nous nous souvenons correctement des mêmes images que les autres, nous avons aussi de faux souvenirs des mêmes images.
Une réplication indépendante publiée en février 2024 par le projet Transparent Replications, de Clearer Thinking, avec 389 participants, a confirmé les sept cas.
Ce n’est pas que nous regardons mal
L’explication la plus intuitive serait que nous ne prêtons jamais attention à ces détails. L’étude l’a mise à l’épreuve, et elle n’a pas tenu.
Dans une seconde expérience, les participants étudiaient d’abord les images réelles, avec un dispositif qui enregistrait les zones de chaque image qu’ils découvraient avec la souris. Quelques minutes plus tard, ils devaient choisir entre la vraie et la version modifiée.
- Pour les icônes de contrôle, ils ont trouvé la bonne réponse 82 % du temps.
- Pour celles de l’effet Mandela, seulement 53 %, à peine mieux qu’un pile ou face.
- Aucune différence dans la façon dont ils les avaient regardées.
Plus révélateur encore : beaucoup des personnes qui se trompaient disaient se souvenir du faux détail, comme la corne d’abondance de Fruit of the Loom, absente de l’image qu’elles venaient de voir.
Une autre hypothèse, celle d’avoir souvent croisé la version erronée quelque part, n’explique pas non plus la plupart des cas. En cherchant sur internet, les versions de Pikachu à la queue noire ou du Monopoly avec monocle n’apparaissent presque pas, sauf sur des pages qui parlent justement de l’effet Mandela.
La mémoire reconstruit, elle ne reproduit pas
Pour comprendre pourquoi cela arrive, il faut se tourner vers un demi-siècle de recherche sur les faux souvenirs.
En 1974, Elizabeth Loftus et John Palmer ont montré des vidéos d’accidents de la route et demandé à quelle vitesse roulaient les voitures. Seul un verbe changeait :
- Quand la question portait sur le moment où les voitures « s’étaient écrasées » l’une contre l’autre, l’estimation moyenne était de 40,5 miles à l’heure.
- Quand elles s’étaient « touchées », elle descendait à 31,8.
Une semaine plus tard, 32 % de ceux qui avaient entendu « s’étaient écrasées » se souvenaient de verre brisé sur les lieux. Il n’y en avait pas.
En 1995, Henry Roediger et Kathleen McDermott ont lu des listes de mots liés au sommeil (lit, repos, éveillé…) sans jamais inclure le mot « sommeil ». Une bonne partie des participants s’en souvenait et le reconnaissait avec assurance : dans une expérience, 55 % le rappelaient comme s’ils l’avaient entendu.
La conclusion de ces travaux est que la mémoire ne fonctionne pas comme un enregistrement. Chaque fois que nous nous souvenons, nous reconstruisons, et dans cette reconstruction interviennent des attentes, des schémas et des mots qui n’étaient pas dans l’original.
Michael Gazzaniga, qui a travaillé avec Roger Sperry, a décrit quelque chose de semblable chez les patients au cerveau divisé : ce qu’il a appelé l’« interprète » de l’hémisphère gauche préfère une histoire cohérente à un vide, quitte à en inventer une partie (Gazzaniga, 2000).
L’assurance n’est pas une preuve
La leçon la plus inconfortable de l’effet Mandela est peut-être que se sentir sûr d’un souvenir en dit peu sur son exactitude.
En 2003, Jennifer Talarico et David Rubin ont demandé à des étudiants de l’Université Duke, au lendemain des attentats du 11 septembre, de raconter comment ils l’avaient appris. Des mois plus tard, ils ont reposé la question :
- Les souvenirs du 11 septembre changeaient autant que ceux d’une journée ordinaire.
- Mais la confiance dans ces souvenirs restait élevée, alors que celle accordée aux souvenirs ordinaires diminuait.
Leur conclusion tient en une phrase : les souvenirs intenses ne sont particuliers que par la précision que nous leur prêtons.
C’est le même paradoxe qu’avec Pikachu : les souvenirs émotionnels, répétés ou très familiers semblent plus solides, et ce sentiment de solidité est aussi ce qui les rend si convaincants quand ils se trompent.
Certaines personnes y sont-elles plus sujettes ?
Il serait tentant de croire qu’il existe un type de personne « à mauvaise mémoire » ou particulièrement influençable. La recherche va dans une autre direction.
En 2019, Rebecca Nichols et Elizabeth Loftus ont comparé trois tâches différentes de faux souvenirs et constaté que ceux qui se trompaient dans l’une ne se trompaient généralement pas dans les autres. Les liens avec la personnalité étaient faibles et peu constants.
Leur conclusion : il n’existe probablement pas de « trait » de faux souvenir. Personne ne semble particulièrement prédisposé, ni particulièrement immunisé.
Autrement dit, l’effet Mandela ne parle pas de certaines personnes, mais de la manière dont fonctionne la mémoire de tous.
De « Luke, je suis ton père » au miroir de Blanche-Neige
Hors du laboratoire, la culture populaire regorge de répliques dont presque tout le monde se souvient de travers :
- Dans L’Empire contre-attaque, Dark Vador ne dit pas « Luke, je suis ton père ». Dans la version originale, il dit « No, I am your father ».
- Dans le film de Disney de 1937, la reine ne dit pas « Miroir, mon beau miroir » : elle s’adresse au miroir magique (« Magic Mirror on the wall »). La formule tant répétée vient de la tradition du conte des frères Grimm et de ses traductions.
Les deux cas montrent une tendance de la mémoire qui rejoint celle des icônes : combler, simplifier et rendre plus « typique » ce dont nous nous souvenons. Une réplique sonne mieux avec le nom du héros ; un miroir enchanté sonne mieux avec une formule consacrée.
Ce que l’effet Mandela dit de nous
Ce phénomène a quelque chose d’humble. Il rappelle que la mémoire n’est pas une archive, mais un processus vivant qui se réécrit chaque fois qu’on s’en sert, de même que la courbe de l’oubli montre qu’oublier fait partie d’apprendre, ou que le stress modifie ce que nous parvenons à rappeler.
Il a aussi quelque chose de social : si des milliers de personnes tombent d’accord sur la même erreur, peut-être que la mémoire n’est pas seulement individuelle, mais qu’elle s’appuie sur des attentes partagées quant à ce que les choses « devraient » être.
Le déjà vu nous fait sentir que nous avons déjà vécu quelque chose de nouveau ; le jamais vu rend étrange ce qui est connu ; l’effet Mandela rend réel ce qui n’a jamais été. Trois bizarreries qui, ensemble, suggèrent une même idée : ce que nous éprouvons comme un souvenir est une construction très convaincante, et c’est précisément pour cela qu’elle mérite un peu de curiosité, et un peu moins de foi.
Sources
- Gazzaniga, M. S. (2000). Cerebral specialization and interhemispheric communication: Does the corpus callosum enable the human condition? Brain, 123(7), 1293-1326. doi:10.1093/brain/123.7.1293
- Loftus, E. F. et Palmer, J. C. (1974). Reconstruction of automobile destruction: An example of the interaction between language and memory. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 13(5), 585-589.
- Nichols, R. M. et Loftus, E. F. (2019). Who is susceptible in three false memory tasks? Memory, 27(7), 962-984.
- Prasad, D. et Bainbridge, W. A. (2022). The Visual Mandela Effect as evidence for shared and specific false memories across people. Psychological Science, 33(12), 1971-1988. doi:10.1177/09567976221108944
- Roediger, H. L. et McDermott, K. B. (1995). Creating false memories: Remembering words not presented in lists. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 21(4), 803-814.
- Talarico, J. M. et Rubin, D. C. (2003). Confidence, not consistency, characterizes flashbulb memories. Psychological Science, 14(5), 455-461.
- Transparent Replications (Clearer Thinking) (2024). Report #8: Replication of a study from “The Visual Mandela Effect as Evidence for Shared and Specific False Memories Across People”. replications.clearerthinking.org
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Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'effet Mandela ?
C'est le nom populaire d'un phénomène de mémoire : beaucoup de personnes partagent le même faux souvenir, avec les mêmes détails et une grande assurance. Le terme a été forgé en 2010 par Fiona Broome, qui se souvenait d'avoir vu Nelson Mandela mourir en prison dans les années quatre-vingt, alors que Mandela a été libéré en 1990 et est mort en 2013. La recherche l'étudie sous le nom d'« effet Mandela visuel ».
Quels exemples d'effet Mandela ont été vérifiés en laboratoire ?
L'étude de Deepasri Prasad et Wilma Bainbridge publiée dans Psychological Science en 2022 a identifié sept icônes : C-3PO (qui a une jambe argentée), Pikachu (sans bout de queue noir), le petit bonhomme du Monopoly (sans monocle), Georges le petit curieux (Curious George, sans queue), le logo de Fruit of the Loom (sans corne d'abondance), celui de Volkswagen et Charlie (Où est Charlie ?). Une réplication indépendante de 2024 a confirmé les sept.
Pourquoi l'effet Mandela se produit-il ?
Il n'y a pas d'explication unique. Prasad et Bainbridge ont écarté l'idée d'un regard trop distrait ou d'une exposition répétée à la version erronée : dans la plupart des cas, cette version n'existe presque pas. Elles proposent que des icônes différentes le déclenchent pour des raisons différentes, comme les schémas mentaux qui comblent les vides ou certaines caractéristiques des images elles-mêmes. La recherche classique sur les faux souvenirs, celle de Loftus ou de Roediger, montre que la mémoire reconstruit au lieu de reproduire.
Certaines personnes sont-elles plus sujettes aux faux souvenirs ?
Les données disent que non, du moins pas de façon stable. Une étude de Nichols et Loftus de 2019 a comparé trois tâches de faux souvenirs et constaté que ceux qui se trompaient dans l'une ne se trompaient généralement pas dans les autres, avec de faibles corrélations avec la personnalité. Les autrices en ont conclu qu'il n'existe probablement pas de « trait » de faux souvenir.
Cet article remplace-t-il une évaluation professionnelle ?
Non. Il résume des recherches sur la mémoire à des fins d'information et d'éducation. Si vous remarquez des changements marqués de votre mémoire, des oublis qui pèsent sur votre quotidien ou une confusion fréquente, il convient d'en parler à un professionnel de santé.