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Jamais vu : pourquoi un mot que vous employez depuis toujours vous paraît soudain étrange

Par la rédaction de Personaramic8 min de lecture
Illustration organique minimaliste de quatre formes identiques alignées qui s'estompent, et d'une cinquième pivotée, seulement tracée en contour

Vous écrivez un mot tout simple, « porte » par exemple, et à la vingtième fois quelque chose se dérègle. Les lettres sont toujours à leur place, vous savez que l’orthographe est juste, et pourtant le mot a soudain l’air d’une invention, d’une suite de traits que personne ne vous aurait jamais présentée.

Cette étrangeté face au plus familier porte un nom que la psychologie a emprunté au français et rendu international : le jamais vu.

C’est l’envers exact du déjà vu, et il y a encore peu d’années, presque personne ne l’avait mesuré en laboratoire.

Qu’est-ce que le jamais vu ?

Le psychologue Chris Moulin et son équipe le définissent comme le fait de trouver subjectivement étrange quelque chose que l’on sait familier. Rien n’est oublié : c’est le sentiment de connaître qui disparaît.

L’exemple quotidien le plus courant, selon eux, est l’orthographe. Mais ils en décrivent aussi de plus troublants :

  • Des visages de proches qui, l’espace d’un instant, semblent appartenir à quelqu’un d’autre.
  • Des lieux de toujours qui prennent l’allure d’un décor.
  • Des gestes automatiques, comme conduire ou jouer d’un instrument, qui perdent d’un coup toute leur fluidité.

Le point commun est une rupture entre deux choses que l’on croit indissociables : savoir ce qu’est une chose et sentir qu’on la connaît.

L’expérience qui a remporté un Ig Nobel

Moulin, Nicole Bell, Merita Turunen, Arina Baharin et Akira O’Connor ont publié dans la revue Memory (en ligne en 2020, dans le numéro imprimé de 2021) une étude au titre délibérément espiègle : « The the the the induction of jamais vu in the laboratory ».

Le protocole ressemblait à un simple exercice d’écriture :

  1. 93 étudiants de l’Université de Leeds ont reçu un livret où recopier un mot jusqu’à 120 fois.
  2. La consigne officielle : voir combien de fois ils pouvaient l’écrire lisiblement en deux minutes.
  3. On les avait prévenus qu’ils risquaient de se sentir bizarres, et qu’ils pouvaient alors s’arrêter et expliquer pourquoi.

Personne n’a prononcé l’expression « jamais vu » devant eux, pour ne pas souffler la réponse.

Les résultats ont frappé : 71 % des participants se sont arrêtés au moins une fois à cause de cette sensation d’étrangeté. En moyenne, ils l’ont fait vers 68 secondes, après environ 33 répétitions.

Leurs descriptions ont quelque chose de littéraire :

« Ils perdent leur sens à mesure qu’on les regarde. On dirait juste une suite de lettres, plutôt qu’un mot entier. »

En 2023, ce travail a reçu le prix Ig Nobel de littérature, la distinction qui récompense les recherches qui font d’abord rire, puis réfléchir. La citation le résume avec ironie : pour avoir étudié ce que l’on ressent en répétant un mot « de très, très, très, très » nombreuses fois.

Les mots les plus familiers sont les premiers à se briser

L’une des données les plus curieuses de l’étude va contre l’intuition.

Moulin a utilisé des mots de trois niveaux de familiarité, depuis des termes rares en anglais (« sward », « usury ») jusqu’à des mots d’usage quotidien (« door », « money », « room »).

Les mots peu fréquents provoquaient moins de jamais vu que les mots courants. L’étrangeté semble avoir besoin d’une familiarité préalable à briser : on ne peut pas cesser de reconnaître ce qu’on n’a jamais tout à fait connu.

Dans une seconde expérience, avec 120 personnes qui n’étudiaient pas la psychologie, l’équipe n’a utilisé qu’un seul mot : « the », l’article le plus fréquent de l’anglais. 55 % ont ressenti un jamais vu, en moyenne après environ 28 répétitions.

Un phénomène décrit depuis 1907

La saturation des mots n’est pas une découverte récente.

En 1907, Elizabeth Severance et Margaret Floy Washburn ont demandé à six observateurs entraînés de fixer un mot pendant trois minutes. Avec « blood » (sang), l’un d’eux a noté au bout de 24 secondes que le b et le d ressemblaient à la même lettre retournée, et au bout de 179 secondes il ne voyait plus qu’« un assemblage de lettres ».

Peu après, Edward Titchener a proposé à ses lecteurs une expérience domestique : répéter à voix haute un mot quelconque jusqu’à ce que son son devienne « vide », ce qui, écrivait-il, déconcerte et « effraie un peu ».

Le terme technique est arrivé dans les années soixante, grâce à Leon Jakobovits et Wallace Lambert, à l’Université McGill : la satiété sémantique.

Moulin propose de répartir les termes avec précision :

  • Le jamais vu est l’expérience subjective, ce que l’on ressent.
  • La satiété sémantique est le processus cognitif qui la produit.
  • L’aliénation des mots est la procédure expérimentale qui permet de la provoquer.

Pourquoi cela arrive-t-il ? L’hypothèse de la « remise à zéro »

Les études des dernières décennies suggèrent que la répétition affaiblit le lien entre la forme d’un mot et son sens. Nous voyons toujours parfaitement les lettres, mais le pont qui les relie à ce qu’elles signifient se fatigue.

L’équipe de Moulin va plus loin et avance, comme une hypothèse qui reste à vérifier, que l’étrangeté remplit une fonction.

Selon cette idée, lorsqu’un processus devient trop automatique et répétitif, le cerveau émet un signal d’alerte : quelque chose ne va plus, il est temps de sortir de la boucle. Dans un article de vulgarisation de 2023, O’Connor et Moulin l’ont résumé par un élégant paradoxe : la sensation d’irréalité serait, en réalité, une vérification de la réalité.

L’idée rejoint d’autres découvertes. Des recherches sur la vérification compulsive, comme contrôler encore et encore que le gaz est bien éteint, ont montré que répéter la vérification réduit la confiance dans sa propre mémoire, même quand la précision reste intacte. C’est la même logique : l’excès de répétition ne renforce pas la certitude, il l’érode.

Cela fait écho à ce que la psychologie des habitudes connaît bien. L’automatisation libère l’attention, mais elle nous laisse aussi en pilote automatique, et le jamais vu pourrait être l’une des manières dont l’esprit nous rend les commandes.

Jamais vu et déjà vu : deux faces d’un même système

En 2003, dans Psychological Bulletin, le psychologue Alan S. Brown a rapporté une proposition qui ordonne les deux phénomènes avec une symétrie presque parfaite :

  • Familiarité sans souvenir : une chose nouvelle paraît connue. C’est le déjà vu.
  • Souvenir sans familiarité : une chose connue paraît nouvelle. C’est le jamais vu.

Le lien n’est pas seulement théorique. Dans la première expérience de Moulin, ceux qui disaient vivre plus de déjà vu au quotidien déclaraient aussi plus de jamais vu.

Mais ce ne sont pas des jumeaux parfaits. Dans la seconde étude, le jamais vu provoqué en laboratoire n’était lié ni à l’âge ni à la tendance aux expériences dissociatives, alors que le déjà vu montrait bien ces relations. Les auteurs y voient le signe que les deux phénomènes, bien que parents, ne fonctionnent pas de la même façon.

Avec la paréidolie, il se produit quelque chose de comparable dans la direction opposée : le cerveau ne perd pas le sens de ce qu’il voit, il en ajoute à ce qui n’en a pas, comme un visage dans une prise électrique.

Quand le jamais vu surgit hors du laboratoire

Dans la vie quotidienne, il est beaucoup moins fréquent que le déjà vu, selon Brown. Les participants de Moulin estimaient eux-mêmes l’avoir ressenti environ trois fois au cours des six mois précédents, même si ces estimations de mémoire restent toujours approximatives.

Hors du laboratoire, il a aussi été décrit en contexte clinique. Dès 1955, le neurochirurgien Wilder Penfield évoquait des patients atteints d’épilepsie du lobe temporal qui ressentaient « l’opposé de la familiarité », une illusion d’étrangeté. Aujourd’hui, la classification internationale de l’épilepsie range le jamais vu parmi les exemples de crises focales cognitives.

Cela ne fait pas de l’expérience quotidienne un symptôme : en laboratoire, la plupart des personnes en bonne santé l’ont vécue en l’espace d’une minute.

Ce que le jamais vu suggère sur notre façon de connaître

Le plus intéressant, dans le jamais vu, est peut-être ce qu’il révèle par contraste : « connaître » une chose recouvre en réalité deux opérations distinctes, l’identifier et la sentir familière, qui voyagent presque toujours ensemble et semblent donc n’en faire qu’une.

Un mot répété, un visage regardé trop longtemps ou un trajet parcouru mille fois suffisent à les séparer un instant.

Cette étrangeté est-elle une défaillance ou une alarme utile ? La question reste ouverte. Ce qui semble clair, en revanche, c’est que la familiarité n’est pas une propriété des choses, mais quelque chose que l’esprit leur prête, et que parfois, sans prévenir, il cesse de prêter.

Sources

  • Brown, A. S. (2003). A review of the déjà vu experience. Psychological Bulletin, 129(3), 394-413.
  • Moulin, C. J. A., Bell, N., Turunen, M., Baharin, A. et O’Connor, A. R. (2021). The the the the induction of jamais vu in the laboratory: Word alienation and semantic satiation. Memory, 29(7), 933-942.
  • O’Connor, A. R. et Moulin, C. J. A. (2023). Jamais vu: the science behind eerie opposite of déjà vu. The Conversation. Lien
  • Severance, E. et Washburn, M. F. (1907). The loss of associative power in words after long fixation. The American Journal of Psychology, 18(2), 182-186.
  • van den Hout, M. et Kindt, M. (2003). Repeated checking causes memory distrust. Behaviour Research and Therapy, 41(3), 301-316.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que le jamais vu ?

C'est la sensation qu'une chose parfaitement connue, un mot, un visage ou un geste de routine, devient soudain étrangère, comme si on la découvrait pour la première fois. Les chercheurs Chris Moulin et Akira O'Connor le définissent comme l'inverse du déjà vu : trouver subjectivement étrange quelque chose que l'on sait familier. L'expression, empruntée au français par la psychologie, est devenue internationale.

Quelle différence entre jamais vu et déjà vu ?

Dans le déjà vu, une chose nouvelle paraît connue ; dans le jamais vu, une chose connue paraît nouvelle. Le psychologue Alan S. Brown a résumé en 2003 une proposition classique : la familiarité sans souvenir produit le déjà vu, le souvenir sans sentiment de familiarité produit le jamais vu. Brown souligne aussi que le jamais vu est beaucoup moins fréquent.

Pourquoi un mot perd-il son sens quand on le répète beaucoup ?

Le phénomène s'appelle la satiété sémantique et il est étudié depuis au moins 1907, quand Elizabeth Severance et Margaret Floy Washburn ont demandé à des observateurs de fixer un mot pendant trois minutes. Les travaux actuels suggèrent que la répétition affaiblit le lien entre la forme du mot et son sens, pas la capacité de le voir. Dans le laboratoire de Moulin, l'étrangeté apparaissait en moyenne après environ 33 répétitions, soit à peu près une minute.

Le jamais vu est-il le symptôme de quelque chose ?

Chez la plupart des gens, c'est une expérience passagère et courante : dans la première expérience de Moulin, 71 % des participants l'ont vécue. En contexte clinique, il a été décrit dans l'épilepsie du lobe temporal et dans la migraine, et la classification de la Ligue internationale contre l'épilepsie le cite parmi les exemples de crises focales cognitives. Son apparition isolée quand on répète un mot n'indique, à elle seule, aucun trouble.

Cet article remplace-t-il une évaluation professionnelle ?

Non. Il résume des recherches sur le jamais vu à des fins d'information et d'éducation. Si les sensations d'étrangeté sont très fréquentes, surviennent sans raison apparente ou s'accompagnent de déconnexion, de pertes de conscience ou d'autres symptômes, il convient d'en parler à un professionnel de santé.