Personaramic
Connaissance de soi et bien-être

Que se passe-t-il dans l'esprit humain pendant une éclipse ?

Par Rafa Personaramic9 min de lecture
Illustration minimaliste organique d'un cercle sombre superposé à un cercle doré, évoquant une éclipse

Demain, 12 août 2026, le ciel s’obscurcit véritablement sur une bonne partie de l’Espagne. Et avec lui, quelque chose de bien plus ancien que l’astronomie se met en marche dans la tête de milliers de personnes.

Nul besoin de croire aux présages pour le remarquer.

La lumière chute d’un coup.

La température baisse.

Les oiseaux, dans de nombreuses observations de terrain, cessent de chanter.

Et quelque chose dans le corps réagit avant que la raison n’ait fini la phrase « ceci n’est qu’un phénomène astronomique ».

Ce qui va se passer dans le ciel, selon l’Institut géographique national

Ceci n’est pas un exercice théorique.

  • Le 12 août 2026, l’Espagne vit l’une des éclipses solaires totales les plus attendues des dernières décennies.
  • La bande de totalité traverse la moitié nord de la péninsule d’ouest en est (Galice, Asturies, Castille-et-León, Cantabrie, Pays basque, La Rioja, Aragon, Catalogne et Communauté valencienne) ainsi que les îles Baléares.
  • Des villes comme La Corogne, Lugo, Oviedo, Santander, Bilbao, Burgos, Valladolid, Saragosse, Lérida, Tarragone ou Valence pourront voir le soleil entièrement couvert pendant un peu plus d’une minute, selon les données de l’Institut géographique national.
  • Le reste du pays, y compris Madrid, la verra comme une éclipse partielle, pas totale.
  • Elle se produira en fin d’après-midi, avec le soleil déjà très bas sur l’horizon, presque au moment du coucher du soleil.

Ce dernier détail n’est pas anodin pour la suite : l’obscurité de l’éclipse va se mélanger à l’obscurité du coucher de soleil lui-même, exactement le type d’ambiguïté sensorielle que l’esprit humain a le plus de mal à interpréter.

Le soleil n’est pas seulement le soleil pour l’esprit

Carl G. Jung a consacré une bonne partie de son œuvre de jeunesse à montrer quelque chose de très précis : dans des cultures séparées par des milliers de kilomètres et des milliers d’années, le soleil apparaît encore et encore comme le même symbole.

  • Dans Métamorphoses et symboles de la libido (1916, version révisée de son livre de 1912), Jung documente comment différentes mythologies représentent le héros solaire : une figure lumineuse, victorieuse, qui meurt et renaît avec le cycle même du soleil.
  • Dans L’homme et ses symboles (1964), il montre le même schéma avec des images très différentes entre elles : le disque solaire au-dessus du pharaon Toutânkhamon, ou le miroir qui représente le soleil divin dans le shintoïsme japonais.
  • Sa lecture de fond : le soleil fonctionne, de façon presque universelle, comme symbole de la conscience elle-même. De ce qui se voit clairement. De ce qui est vivant et actif, face à l’obscur et à l’inconnu.

Cela ne signifie pas qu’une éclipse « signifie » quelque chose de surnaturel.

Cela signifie quelque chose de plus simple et, en même temps, de plus intéressant : l’esprit humain associe soleil = ordre, lumière = ce qui est compréhensible depuis bien avant d’avoir des télescopes.

Quand cette association s’interrompt, ne serait-ce qu’une minute, quelque chose dans la psyché enregistre l’interruption avant même la pensée consciente.

Pourquoi le corps s’altère avant que la raison ne comprenne quoi que ce soit

Jung emploie un mot précis pour ce qui se produit juste après : le misonéisme.

  • C’est, littéralement, la peur de la nouveauté.
  • Jung le décrit dans L’homme et ses symboles comme une réaction présente aussi bien chez les peuples qu’il appelle primitifs que chez l’être humain contemporain.
  • Ce n’est pas une faille culturelle isolée. C’est, selon sa description, une tendance psychologique partagée par toute l’espèce.

Jung reprend aussi un concept emprunté à l’ethnologue français Lucien Lévy-Bruhl : la perte de l’âme.

  • Dans de nombreuses cultures traditionnelles, on décrivait ainsi ce que l’on appellerait aujourd’hui une dissociation : une rupture momentanée de l’unité de la conscience face à quelque chose qui dépasse ce qui était attendu.
  • Nul besoin de croire littéralement aux âmes pour reconnaître le mécanisme. C’est la même sensation de « ceci ne peut pas être en train de se passer » que n’importe qui peut ressentir face à un événement brusque et hors du commun.
  • Jung insiste sur un point important : cette fragilité de la conscience n’est ni rare ni pathologique. C’est, dit-il, « un fait normal qui peut être observé en tout temps et en tout lieu ».

Une éclipse réunit justement les ingrédients qui activent cette réaction :

  1. Elle est soudaine dans sa perception, même si elle est prévisible dans son calcul.
  2. Elle est peu fréquente, donc l’expérience n’est pas automatisée. Celle de demain est la première éclipse totale visible depuis la péninsule ibérique depuis 1912, plus d’un siècle sans que cette expérience précise ne se répète ici.
  3. Elle affecte quelque chose que le corps utilise constamment comme référence : la lumière.

Savoir que cela va arriver n’évite pas la surprise

Ici intervient un second mécanisme, décrit par un psychologue très différent de Jung : Leon Festinger.

Dans A Theory of Cognitive Dissonance (1957), Festinger avance une idée devenue l’un des piliers de la psychologie sociale :

  • L’esprit peut soutenir deux cognitions (idées, croyances, perceptions) en même temps.
  • Quand ces deux cognitions ne sont pas cohérentes entre elles, une tension inconfortable apparaît : la dissonance cognitive.
  • Cette tension ne s’arrête pas là. Elle pousse l’esprit à la résoudre d’une manière ou d’une autre : en changeant une croyance, en minimisant le conflit ou en cherchant une explication qui réconcilie les deux choses.

Pendant une éclipse, ces deux cognitions en conflit sont faciles à identifier :

  • Ce que je sais : le soleil est toujours là, c’est un alignement orbital prévu des années à l’avance.
  • Ce que je perçois : la lumière chute d’un coup, quelque chose dans l’environnement change d’une façon que le corps n’associe à aucun moment normal de la journée.

L’esprit moderne résout généralement cette dissonance avec l’explication scientifique elle-même.

L’esprit humain, pendant des siècles, n’a pas eu cet outil à portée de main. Et pourtant, il devait résoudre la même tension.

C’est pourquoi presque aucune culture ancienne ne s’est contentée d’un simple « je ne sais pas » : elle a inventé des dragons, des jaguars ou des loups qui avalaient le soleil. Non comme une sottise dénuée de sens, mais comme une façon de refermer cette dissonance avec un récit maniable.

Ce qui change quand le phénomène est vécu par un groupe, pas une seule personne

Jusqu’ici, tout se passe dans une seule tête. Mais une éclipse n’est presque jamais vécue en solitaire.

La psychologue Glynis M. Breakwell, dans The Psychology of Risk (2e éd., 2014, Cambridge University Press), décrit en détail comment la perception d’un phénomène menaçant ou incertain change dès qu’un groupe est impliqué.

  • Elle cite la théorie des représentations sociales, formulée par Serge Moscovici, pour expliquer comment un groupe transforme quelque chose de nouveau et d’inconnu en quelque chose qu’il peut comprendre et partager.
  • Le mécanisme comporte deux étapes : l’ancrage (relier l’inconnu à quelque chose déjà connu) et l’objectivation (lui donner une forme concrète, presque visuelle).
  • Un dragon dévorant le soleil n’est pas un caprice poétique. C’est de l’ancrage et de l’objectivation à l’état pur : la seule façon que de nombreuses cultures ont trouvée de « mettre un visage » sur un phénomène qui, autrement, était pure obscurité sans explication.

Breakwell décrit également, en citant le cadre de l’amplification sociale du risque (formulé à l’origine par Kasperson et son équipe en 1988), comment la réaction collective face à quelque chose d’incertain s’auto-alimente :

  • Une personne perçoit quelque chose d’étrange.
  • Elle le communique à d’autres.
  • Le groupe, par la conversation, la rumeur ou les médias, peut amplifier cette perception bien au-delà de ce que justifierait le fait lui-même.

Comme exemple réel de ce processus, bien que dans un autre contexte, Breakwell reprend le cas du vaccin ROR (rougeole, oreillons, rubéole) au Royaume-Uni : une étude ensuite discréditée a suffi pour que la couverture vaccinale chute de 92 % en 1996 à 61 % en 2003, selon des données qu’elle cite de Murch (2003). Non parce que la science avait changé, mais parce qu’un récit minoritaire s’est amplifié socialement jusqu’à déplacer, pendant des années, le consensus des experts.

Une éclipse fonctionne avec la même mécanique de groupe, même si le dénouement est bien plus inoffensif : ce qu’une seule personne interpréterait comme une simple donnée astronomique, le groupe peut, avec la même facilité, le transformer en présage, en fête ou en science collective, selon le récit que la conversation commune ancre en premier.

Un décalage très ancien avec une explication très récente

Rien de tout cela ne fait d’une éclipse quelque chose de mystérieux au sens littéral.

Mais cela explique bien pourquoi, pendant une minute, quelque chose d’aussi bien calculé par l’astronomie peut se ressentir comme une fissure dans l’ordre des choses.

  • Le soleil, pour l’esprit, n’a jamais été qu’une étoile : c’est le symbole le plus universel de la conscience et de la clarté.
  • Le misonéisme fait que toute rupture brutale de l’attendu active un réflexe d’alerte, même en l’absence de danger réel.
  • La dissonance cognitive oblige l’esprit à réconcilier ce qu’il sait avec ce qu’il ressent, avec la science ou, pendant presque toute l’histoire humaine, avec le mythe.
  • Et le groupe ne se contente pas de répéter cette réaction individuelle : il l’amplifie, la façonne et, souvent, la transforme en récit partagé.

Demain après-midi, quand le ciel s’obscurcira sur la moitié du pays, il vaut la peine de remarquer la différence entre ce que dit le calendrier astronomique et ce que, pendant ces mêmes secondes, dit quelque chose de bien plus ancien à l’intérieur de la tête.

Si l’influence de l’œuvre de Jung sur la psychologie de la personnalité actuelle vous intéresse, vous pourriez aussi être intéressé(e) par la théorie de Carl Jung derrière le test des 16 personnalités, ou par la façon dont le cerveau réagit face à d’autres formes de menace perçue dans l’article sur pourquoi le cerveau traite l’autocritique comme une menace physique.

Sources

  • Institut géographique national. Éclipse totale de Soleil du 12 août 2026.
  • Jung, C. G. (1916). Psychology of the Unconscious (trad. B. M. Hinkle). Moffat, Yard and Company. (Version révisée de Wandlungen und Symbole der Libido, 1912).
  • Jung, C. G., von Franz, M.-L., Henderson, J. L., Jaffé, A., et Jacobi, J. (1964). L’homme et ses symboles. Robert Laffont.
  • Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
  • Breakwell, G. M. (2014). The Psychology of Risk (2e éd.). Cambridge University Press.
  • Kasperson, R. E., et al. (1988). The social amplification of risk: A conceptual framework. Risk Analysis, 8(2), 177-187.
  • Murch, S. (2003). Separating inflammation from speculation in autism. The Lancet, 362(9394), 1498-1499.

Vous voulez en savoir plus sur vous ?

Découvrez votre résultat avec l'un de nos tests associés.

Questions fréquentes

Pourquoi une éclipse impressionne-t-elle même celui qui sait parfaitement qu'il s'agit d'un phénomène astronomique normal ?

Parce que le savoir scientifique et la perception immédiate du corps sont deux choses distinctes. Le psychologue Leon Festinger a décrit dans A Theory of Cognitive Dissonance (1957) comment deux informations qui ne s'accordent pas entre elles (savoir que le soleil n'a pas disparu, sentir que la lumière et la température chutent brusquement) génèrent une tension interne que l'esprit doit résoudre d'une manière ou d'une autre, qu'une explication rationnelle soit disponible ou non.

Qu'est-ce que le « misonéisme » dont parle Jung ?

Carl G. Jung emploie ce terme, emprunté à l'anthropologie, pour décrire la peur profonde et presque automatique de la nouveauté ou de l'inconnu. Il le décrit dans L'homme et ses symboles (1964) comme une réaction partagée par les peuples qu'il appelle primitifs et par l'être humain contemporain face à toute rupture brutale de l'habituel, pas comme quelque chose d'exclusif aux sociétés anciennes.

Est-il vrai que dans l'Antiquité on croyait qu'un dragon dévorait le soleil ?

C'est l'un des récits que différentes cultures ont utilisés pour expliquer une éclipse, aux côtés d'autres comme un jaguar ou un loup dévorant l'astre. La psychologie sociale l'interprète comme un cas de ce que Serge Moscovici a appelé ancrage et objectivation : transformer un phénomène inconnu en quelque chose déjà connu et à la forme concrète, fût-elle mythique, pour pouvoir le penser et le partager avec le groupe.

Cet article explique-t-il ce qui arrivera à mon corps si je vois une éclipse ?

Non. Il résume des idées de vulgarisation psychologique sur pourquoi l'inattendu et le peu fréquent affectent l'esprit humain en général, appuyées sur des sources académiques citées. Ce n'est pas une prédiction individuelle et cela ne remplace pas l'information officielle de sécurité oculaire que tout organisme astronomique donne avant une éclipse réelle.

L'éclipse du 12 août 2026 sera-t-elle visible comme totale dans toute l'Espagne ?

Non, pas dans toute l'Espagne. Selon l'Institut géographique national espagnol, la bande de totalité traverse la moitié nord de la péninsule (de la Galice jusqu'à la Catalogne et la Communauté valencienne, en passant par des villes comme Saragosse, Burgos ou Valladolid) et les îles Baléares, tandis que le reste du pays, y compris Madrid, la verra comme une éclipse partielle. Elle se produira en fin d'après-midi, avec le soleil très bas, presque à l'horizon.