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Relations et vie sociale

Le prix psychologique de n'appartenir jamais tout à fait à personne : la vie d'Alcibiade

Par la rédaction de Personaramic7 min de lecture
Illustration organique de trois taches de couleur entrelacées autour d'un point central qu'aucune ne touche tout à fait

Alcibiade a réussi, à un moment de sa vie, à ce qu’Athènes, Sparte et la Perse le veuillent près d’elles en même temps. Il a aussi réussi, avant de mourir, à ce que les trois le veuillent mort. Robert Greene raconte la première partie de cette histoire comme un modèle de pouvoir personnel. La seconde, dans ce chapitre, il ne la raconte pas.

Il la rapporte dans Les 48 lois du pouvoir (1998), dans le chapitre consacré à la loi qui commande de ne s’engager envers personne, avec Alcibiade comme exemple originel d’une tactique que le livre lui-même baptise de son nom.

Le brillant pupille d’Athènes

Alcibiade est né vers 450 av. J.-C. dans l’une des familles les plus influentes d’Athènes.

Orphelin de père dès l’enfance, il grandit sous la tutelle de Périclès, le grand homme d’État qui gouverna la cité durant son âge d’or.

Il fut également l’élève et, selon plusieurs sources antiques, l’ami proche de Socrate. Dans le Banquet de Platon, c’est Alcibiade lui-même qui le raconte : au siège de Potidée, Socrate lui sauva la vie alors qu’il était tombé blessé, et des années plus tard, lors de la retraite de Délion, ce fut Alcibiade, à cheval, qui protégea Socrate.

C’est, dans les sources qui le décrivent, presque le seul lien de toute sa vie adulte qui ne se soit pas terminé par une trahison mutuelle.

Jeune, il était, selon les mêmes sources, d’une beauté remarquable, brillant dans le débat public et dangereusement conscient de l’une comme de l’autre.

Rien dans sa jeunesse n’annonçait ce qui allait suivre, sinon peut-être cette même combinaison de talent et de vanité qui précède si souvent une longue chute.

La nuit où l’on mutila les statues sacrées

En 415 av. J.-C., Athènes préparait son expédition la plus ambitieuse : une flotte immense en route vers la Sicile, impulsée et inspirée par Alcibiade lui-même.

Peu avant le départ, en une seule nuit, quelqu’un mutila la plupart des hermès de pierre de la ville, ces piliers surmontés de la tête du dieu qui protégeaient les portes et les carrefours. Thucydide, contemporain des faits, raconte que le sacrilège fut pris comme un mauvais présage pour l’expédition et comme l’indice d’une conspiration, et qu’il sema la panique parmi les Athéniens.

Les soupçons se portèrent sur Alcibiade, assortis d’accusations supplémentaires d’avoir profané des rites religieux privés. Il exigea d’être jugé immédiatement, avant le départ.

Ses ennemis, calculant qu’un procès immédiat pourrait lui être favorable, préférèrent attendre que la flotte soit déjà en route.

Le général qui a fui son propre procès

La flotte étant déjà en Sicile, Athènes envoya un navire officiel pour le faire revenir et affronter le procès qu’il avait lui-même réclamé. Alcibiade comprit que le verdict était décidé d’avance.

Au lieu de revenir, il déserta.

Il passa dans le camp de Sparte, l’ennemie d’Athènes dans la guerre que les deux cités se livraient depuis des années, et partagea avec les Spartiates sa connaissance intime des faiblesses athéniennes. Athènes, furieuse, le condamna à mort par contumace.

Un fils qui n’était pas celui du roi

À Sparte, Alcibiade vécut en hôte d’honneur, proche du roi Agis II lui-même. Selon l’historien Plutarque, pendant qu’Agis combattait loin de chez lui, Alcibiade entretint une relation avec son épouse, Timée, qui tomba enceinte.

L’enfant reçut le nom de Léotychidas, et à la cour spartiate circula pendant des années le soupçon que son véritable père n’était pas le roi.

Lorsque ce soupçon parvint aux oreilles d’Agis, la position d’Alcibiade à Sparte devint, du jour au lendemain, intenable. Craignant pour sa vie, il s’enfuit une deuxième fois.

Le conseiller qui jouait sur deux armées à la fois

Cette fois, il passa en Perse, où il devint le conseiller de confiance de Tissapherne, le gouverneur local de l’empire perse.

Son conseil fut aussi calculé que le reste de sa vie : il convainquit Tissapherne de ne soutenir pleinement aucun des deux camps grecs, ni Sparte ni Athènes, mais de les laisser s’user mutuellement le plus longtemps possible, afin que la Perse se retrouve face à deux ennemis épuisés plutôt qu’à un seul renforcé.

Thucydide rapporte ce conseil au livre VIII de son Histoire de la guerre du Péloponnèse, l’une des rares sources écrites par quelqu’un qui a vécu la guerre.

Tout en donnant ce conseil aux Perses, il restait en contact secret avec des officiers athéniens, leur offrant son retour en échange d’un changement de régime à Athènes.

Athènes, ayant besoin de son talent militaire, finit par lui pardonner. Alcibiade revint à la tête de la flotte athénienne et enchaîna une série de victoires navales, dont Cyzique, qui rendirent à la cité une position qui semblait perdue quelques années plus tôt.

Il fut accueilli à Athènes avec des honneurs presque dignes d’un héros, couronné et nommé commandant suprême de toutes les forces athéniennes, par la même cité qui, des années plus tôt, l’avait condamné à mort par contumace.

Ce que Greene célèbre comme stratégie

Le livre présente ce parcours, jusqu’à l’étape perse, comme une leçon de positionnement : celui qui reste disponible pour plusieurs camps à la fois concentre plus de pouvoir que celui qui s’engage tôt envers un seul. Greene va jusqu’à enjoindre directement au lecteur de « rester libre de tout attachement émotionnel » et de « voir ceux qui l’entourent comme des pièces dans sa propre ascension vers le pouvoir ».

C’est une lecture qui ne tient que si l’histoire est coupée au bon moment, précisément quand Alcibiade, depuis la Perse, est courtisé à la fois par les Athéniens et par les Spartiates.

C’est, comme par hasard, le point exact où Greene clôt le récit dans ce chapitre. Son assassinat n’apparaît, en une seule phrase, que dans un autre chapitre du livre (celui de la loi 44), comme mise en garde contre l’abus de l’effet miroir.

Un cadavre sur une montagne de Phrygie

L’histoire ne s’arrête pas là. Une défaite navale subie par l’un de ses subordonnés, alors qu’Alcibiade était absent du front, suffit pour qu’Athènes se méfie de nouveau de lui.

Il fut destitué et s’exila une troisième fois, désormais sans aucun camp disposé à l’accueillir en sécurité.

Il se réfugia finalement en Phrygie, sous la protection du satrape perse Pharnabaze. Selon Plutarque, Sparte fit pression sur Pharnabaze pour qu’il l’élimine.

Vers 404 av. J.-C., un groupe d’hommes armés encercla la maison où il logeait et y mit le feu. Alcibiade mourut, selon le récit le plus répandu, en sortant armé face à ses assaillants.

Il était passé par Athènes, Sparte et la Perse. Il avait été général, hôte royal, conseiller d’un empire et héros couronné.

Aucune des trois, à la fin, ne fut disposée à le protéger.

Une anecdote que Greene ne raconte qu’à moitié

La psychologie de fond que décrit le livre est réelle : quelqu’un qui se montre disponible pour plusieurs camps rivaux devient, pendant un temps, plus convoité que celui qui s’est déjà engagé envers l’un d’eux.

Cela explique, sans qu’il faille y lire quelque chose de plus sombre, pourquoi Athènes, Sparte et la Perse ont courtisé Alcibiade tour à tour.

Ce que ce chapitre ne dit pas, c’est que cette même stratégie, poursuivie toute une vie, ne laisse aucun camp prêt à vous défendre le jour où vous décidez enfin de vous fixer.

Alcibiade est mort sans patrie, sans armée propre et sans aucun allié réel, encerclé par les trois puissances auxquelles il avait brièvement appartenu et auxquelles il n’avait jamais appartenu tout à fait.

C’est le même genre de fin escamotée que l’on retrouve dans la biographie de Mata Hari, autre figure dont Greene expédie la fin en une seule phrase, sans la relier à l’argument du livre.

Des trois liens qu’il entretint avec Athènes, Sparte et la Perse, aucun n’a survécu au moment où l’autre partie a découvert qu’il n’avait jamais été exclusif.

Le seul qui ait survécu, curieusement, fut le plus ancien et le moins stratégique de tous : l’amitié avec Socrate, qui ne dépendit jamais du camp auquel appartenait Alcibiade à tel ou tel moment.

Prendre conscience de son propre style face au désaccord, ce qu’explore le test comment je gère les conflits, est un premier pas pour ne pas confondre, comme lui, la disponibilité stratégique avec un lien réel.

Sources

  • Greene, R. (2009). Power: Les 48 lois du pouvoir. Leduc.s Éditions.
  • Platon. Le Banquet, 219e-221c.
  • Plutarque. Vies parallèles : Alcibiade.
  • Thucydide. Histoire de la guerre du Péloponnèse, livres VI-VIII.

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Questions fréquentes

Qui était Alcibiade ?

Un général et homme politique athénien du Ve siècle av. J.-C., pupille de l'homme d'État Périclès et proche de Socrate, qui changea de camp au cours de sa vie entre Athènes, Sparte et la Perse, et que Robert Greene cite dans Les 48 lois du pouvoir comme le modèle originel de celui qui ne s'engage jamais totalement envers personne.

Est-il vrai qu'Alcibiade a séduit la femme d'un roi spartiate ?

C'est un épisode rapporté par l'historien Plutarque dans sa biographie d'Alcibiade : alors qu'il vivait comme hôte du roi Agis II de Sparte, il eut une relation avec son épouse Timée, qui donna naissance à un fils, Léotychidas, dont la paternité fut attribuée à Alcibiade.

Comment est mort Alcibiade ?

Selon les sources antiques, il fut assassiné vers 404 av. J.-C. en Phrygie, dans l'actuelle Turquie, par des hommes envoyés par le gouverneur perse de la région, qui aurait agi sous la pression de Sparte. Les détails exacts varient selon les sources classiques.

Cet article recommande-t-il de ne s'engager envers personne comme stratégie de vie ?

Non. C'est une lecture critique d'une figure historique et de la façon dont un livre en particulier la présente, pas un guide sur la manière de gérer la loyauté ou les relations personnelles.