Perfectionnisme auto-exigeant : quand vous placez vous-même la barre le plus haut
Perfectionnisme auto-exigeant : l’exigence tournée vers soi
Le perfectionnisme auto-exigeant décrit des personnes qui placent la barre plus haut pour elles-mêmes que pour quiconque dans leur entourage. Il ne s’agit pas seulement de vouloir bien faire : une erreur personnelle pèse d’une manière dont une erreur d’autrui ne pèserait jamais.
C’est l’un des quatre profils que distingue notre test de perfectionnisme, un questionnaire court de 16 affirmations où l’emporte le profil qui cumule le plus de points.
D’où vient le concept : le modèle de Hewitt et Flett
Les psychologues canadiens Paul Hewitt et Gordon Flett ont publié en 1991 la Multidimensional Perfectionism Scale, une échelle de 45 items qui sépare le perfectionnisme en trois dimensions selon la personne à qui s’adresse l’exigence : à soi-même, aux autres, ou perçue comme imposée de l’extérieur.
Le perfectionnisme auto-exigeant (self-oriented perfectionism) est la première des trois : la personne s’impose des standards personnels très élevés, s’évalue durement et réagit au fait de ne pas les atteindre par une autocritique qu’elle appliquerait rarement à quelqu’un d’autre à sa place.
Les trois dimensions ne sont pas des compartiments étanches. Dans les études de Hewitt et Flett, elles apparaissent corrélées : beaucoup de personnes obtiennent des scores élevés dans plus d’une. Il ne faut donc pas lire le perfectionnisme auto-exigeant comme l’envers exact du perfectionnisme envers les autres. Certains sont compréhensifs envers les erreurs d’autrui et implacables envers les leurs ; d’autres appliquent la même sévérité dans les deux directions.
Deux visages au sein de la même exigence
La recherche ultérieure a mis au jour un élément qui change la façon de comprendre ce profil. Joachim Stoeber et Kathleen Otto ont passé en revue en 2006 des dizaines d’études et proposé de séparer deux composantes que les échelles classiques mélangeaient :
- La quête d’accomplissement (perfectionistic strivings) : se fixer des objectifs élevés et les poursuivre avec application. Elle est associée à plus de motivation, plus d’effort et, dans les contextes scolaires et sportifs, à de meilleures performances.
- La préoccupation perfectionniste (perfectionistic concerns) : peur de commettre des erreurs, doutes sur son propre travail et sentiment que le résultat n’est jamais suffisant. C’est la composante associée à l’anxiété, au stress et à une humeur basse.
L’exigence envers soi de l’échelle de Hewitt et Flett contient un peu des deux, ce qui explique les résultats mitigés qu’elle obtient dans les études. La méta-analyse de Limburg, Watson, Hagger et Egan (2017) sur le perfectionnisme et la psychopathologie a confirmé la tendance générale : la préoccupation pour l’erreur montre des liens plus nets avec le mal-être que la quête d’accomplissement.
En pratique, deux personnes portant la même étiquette peuvent vivre leur exigence de façon très différente. Ce qui fait la différence n’est pas la hauteur de la barre, mais ce qui se passe à l’intérieur quand on ne l’atteint pas.
Comment le reconnaître au quotidien
Une scène typique : quelqu’un rend un rapport que son équipe juge très bon. Le soir même, il le relit, trouve un chiffre mal arrondi dans une annexe et passe la nuit à y repenser, alors que personne ne l’a remarqué. Les compliments reçus laissent à peine de trace ; la coquille, si.
Ce schéma se répète sous d’autres formes :
- Vérification excessive : relire un travail bien au-delà du nécessaire, à la recherche d’erreurs que personne d’autre ne remarquerait probablement.
- Difficulté à déléguer : confier une tâche importante est vécu comme un risque, car personne d’autre ne la fera « comme il faut ».
- Réussites peu célébrées : l’attention se porte tout de suite sur ce qui aurait pu mieux se passer, même quand le résultat est objectivement bon.
- Une erreur éclipse le reste : un seul faux pas assombrit tout ce qui a fonctionné.
Excellence ou perfection
Le psychologue Patrick Gaudreau (Université d’Ottawa) a donné un nom à cette différence en 2019 : l’excellencisme poursuit des standards très élevés mais atteignables, avec souplesse ; le perfectionnisme poursuit des standards idéalisés et infaillibles. Tout se joue dans la relation à l’erreur : dans l’excellence, l’échec est traité comme une information utile ; dans la perfection, il est vécu comme une menace pour sa propre valeur. Le modèle est développé plus en détail dans l’article sur le profil flexible.
L’alternative à l’exigence envers soi n’est pas de baisser le niveau
La psychologue Kristin Neff, de l’Université du Texas à Austin, est la chercheuse qui a le plus développé le concept d’autocompassion, présenté dans Self-Compassion (2011) et dans l’échelle qu’elle a conçue pour le mesurer (Self-Compassion Scale).
Neff distingue l’autocompassion (se traiter avec la même bienveillance qu’on offrirait à un ami face à un échec, sans cesser d’assumer la responsabilité de l’erreur) de l’autocomplaisance, qui consiste, elle, à minimiser l’erreur ou à éviter l’effort. Dans une étude portant sur plus de deux mille participants, Neff et Vonk (2009) ont constaté que l’autocompassion est associée à un sentiment de valeur personnelle plus stable dans le temps qu’une estime de soi qui dépend des performances.
Cela rejoint ce qui précède : ce que la recherche associe à l’usure, c’est le ton intérieur avec lequel on répond à une erreur, pas la mesure avec laquelle on juge le résultat. Une question que beaucoup de personnes ayant ce profil trouvent révélatrice : que diraient-elles à un bon ami qui leur remettrait exactement le même travail ?
Ce que ce résultat ne dit pas
Cet article relève de la vulgarisation et le test qui l’accompagne est un court questionnaire d’auto-évaluation, pas l’échelle originale de Hewitt et Flett. Obtenir un score élevé en exigence envers soi n’est pas un diagnostic et ne remplace pas l’évaluation d’un professionnel de la santé mentale.
Sources
- Gaudreau, P. (2019). On the distinction between personal standards perfectionism and excellencism: A theory elaboration and research agenda. Perspectives on Psychological Science, 14(2), 197-215. doi:10.1177/1745691618797940
- Hewitt, P. L., et Flett, G. L. (1991). Perfectionism in the self and social contexts: Conceptualization, assessment, and association with psychopathology. Journal of Personality and Social Psychology, 60(3), 456-470.
- Limburg, K., Watson, H. J., Hagger, M. S., et Egan, S. J. (2017). The relationship between perfectionism and psychopathology: A meta-analysis. Journal of Clinical Psychology, 73(10), 1301-1326.
- Neff, K. (2011). Self-Compassion. William Morrow.
- Neff, K. D., et Vonk, R. (2009). Self-compassion versus global self-esteem: Two different ways of relating to oneself. Journal of Personality, 77(1), 23-50.
- Stoeber, J., et Otto, K. (2006). Positive conceptions of perfectionism: Approaches, evidence, challenges. Personality and Social Psychology Review, 10(4), 295-319. doi:10.1207/s15327957pspr1004_2
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Questions fréquentes
Le perfectionnisme auto-exigeant, est-ce la même chose que la discipline ?
Pas exactement. La discipline repose sur l'habitude et la constance ; le perfectionnisme auto-exigeant ajoute une composante d'autocritique qui peut s'activer même quand le résultat est déjà bon. La recherche distingue ici la quête d'accomplissement (perfectionistic strivings), associée à plus d'effort et de réussite, et la préoccupation pour l'erreur, associée à plus de mal-être.
Pourquoi est-il si difficile de déléguer quand on est ainsi ?
Parce que déléguer implique d'accepter un résultat qu'on ne contrôle pas au même niveau que le sien, et cela heurte le besoin que tout se passe comme on l'aurait fait soi-même. Quand s'y ajoute une forte exigence envers les autres, le profil du perfectionnisme orienté vers autrui entre aussi en jeu.
Peut-on maintenir l'exigence sans l'usure ?
D'après la recherche, oui. Ce qui est associé à l'usure n'est pas le standard élevé en soi, mais la préoccupation pour l'erreur et l'autocritique sévère. Des travaux comme ceux de Stoeber et Otto (2006) ou de Gaudreau (2019) décrivent des profils aux standards très élevés et peu inquiets d'échouer, qui montrent un meilleur ajustement que les perfectionnistes préoccupés.
Ce résultat est-il un diagnostic ?
Non. C'est une approche indicative et de vulgarisation, pas une échelle clinique validée.