Synesthésie : les personnes qui voient des couleurs dans les lettres, et ce que cela révèle de leur personnalité
Pour Vladimir Nabokov, le a long de l’anglais avait « la teinte du bois patiné », et la lettre a française évoquait « l’ébène poli ». Ce n’était pas une métaphore d’écrivain. C’était, littéralement, ce qu’il voyait.
Nabokov l’a raconté dans ses mémoires, Autres rivages (Speak, Memory), et l’a décrit comme un trait de famille : sa mère voyait elle aussi les lettres en couleur, tout comme son fils Dmitri. Sa femme, Véra, les voyait également colorées, mais avec des couleurs différentes des siennes.
Ce phénomène porte un nom : la synesthésie, du grec « sensation conjointe ». Et ces dernières années, la science a découvert qu’il dit quelque chose d’intéressant, quoique plus modeste qu’on ne le raconte souvent, sur la personnalité de ceux qui l’ont.
Qu’est-ce que la synesthésie ?
La synesthésie est une manière de percevoir dans laquelle un stimulus déclenche automatiquement une seconde expérience, toujours la même.
Les variantes les plus connues sont :
- Les lettres et les chiffres colorés : le « E » est vert, le 7 est bleu.
- Les jours ou les mois colorés : le mardi est jaune, mars est rouge.
- Les sons ou la musique colorés : un accord apparaît violet.
- Les mots qui ont un goût, une variante beaucoup plus rare.
Deux traits la distinguent de l’imagination ou de la métaphore. Elle est involontaire : on ne la décide pas. Et elle est stable : le même stimulus produit la même expérience pendant des années.
Plus courante qu’on ne le croyait
Pendant des décennies, on a répété que la synesthésie touchait une personne sur 2 000, voire moins. Ces chiffres avaient un défaut : ils reposaient sur des personnes qui se portaient volontaires pour être étudiées.
En 2006, Julia Simner et son équipe ont procédé autrement : elles ont cherché des synesthètes dans de vastes échantillons non présélectionnés. Publiée dans la revue Perception, leur étude a trouvé :
- L’une des variantes étudiées chez 4,4 % de 500 étudiants, soit environ 1 sur 23.
- La synesthésie lettres-couleurs chez environ 1 à 1,4 %, un chiffre confirmé ensuite sur des échantillons de près de 4 000 personnes.
- Comme variante la plus fréquente, les jours de la semaine colorés, et non les lettres.
Un autre mythe est tombé : l’idée qu’elle serait bien plus fréquente chez les femmes. Dans de grands échantillons aléatoires, aucun biais net n’apparaît ; l’écart venait de ce que les femmes se portaient plus souvent volontaires.
Le test qu’on ne peut pas truquer
Comment distinguer une personne synesthète de quelqu’un qui a une bonne imagination ou une bonne mémoire ? La clé, c’est la constance.
En 1987, Simon Baron-Cohen a étudié une peintre de 76 ans qui voyait des couleurs dans les mots. Il lui a demandé de décrire la couleur de 103 mots. Dix semaines plus tard, sans l’avoir prévenue qu’il y aurait une seconde épreuve, il a repris la liste :
- Elle a donné les mêmes réponses dans 100 % des cas.
- Une personne sans synesthésie, dotée d’une très bonne mémoire et que l’on avait prévenue qu’elle devrait se rappeler ses réponses, n’a atteint que 17 %, et ce au bout de deux semaines.
Cette logique fonde les tests actuels, comme la Synesthesia Battery du neuroscientifique David Eagleman, qui présente chaque lettre et chaque chiffre plusieurs fois dans un ordre aléatoire et mesure si la couleur choisie reste la même.
La stabilité peut durer des décennies : dans un cas documenté par Simner, les associations entre mots et saveurs d’une personne étaient presque identiques 27 ans plus tard. Pendant l’enfance, en revanche, la synesthésie se consolide peu à peu : lors d’un suivi d’enfants, la proportion de lettres à couleur fixe est passée de 34 % à 6-7 ans à 71 % à 10-11 ans.
Le lien avec la personnalité : l’ouverture à l’expérience
C’est ici qu’apparaît le lien avec le modèle Big Five. Trois études indépendantes ont comparé la personnalité de personnes synesthètes à celle de personnes sans synesthésie :
- Banissy et son équipe (2013), avec 81 synesthètes, ont trouvé un score plus élevé en ouverture à l’expérience.
- Rouw et Scholte (2016), avec un échantillon néerlandais recruté sans mentionner la synesthésie, ont également trouvé plus d’ouverture, ainsi qu’une plus grande tendance à la rêverie.
- Chun et Hupé (2016) ont confirmé plus d’ouverture, plus d’absorption et un peu plus d’imagerie mentale.
L’ouverture à l’expérience est le trait qui décrit la curiosité intellectuelle, la sensibilité esthétique et le goût de la nouveauté. Il est logique qu’une perception plus riche et plus entrecroisée aille de pair avec un esprit plus enclin à explorer.
Mais ces données demandent une lecture prudente :
- Les différences sont faibles, et les groupes se recoupent largement.
- Chun et Hupé, avec un recrutement plus systématique, ont averti que la littérature antérieure avait pu les surestimer.
- Les autres traits ne montrent pas de schéma clair : une étude a trouvé moins d’agréabilité, une autre plus de névrosisme et moins de conscienciosité, et aucun de ces résultats n’a été reproduit.
Le plus juste est de dire que la synesthésie est associée à davantage d’ouverture, non qu’elle la produise, ni que toute personne ouverte ait quelque chose de synesthète.
Faut-il une imagination vive pour être synesthète ?
L’intuition répond oui. Si la synesthésie consiste à « voir » des couleurs, elle devrait aller de pair avec une imagination visuelle très vive, l’inverse de l’aphantasie, la condition de ceux qui ne voient pas d’images en fermant les yeux.
Les données sont plus intéressantes que cela. En 2021, une équipe réunissant Carla Dance, Julia Simner et Adam Zeman lui-même, qui a forgé le terme d’aphantasie, a analysé des milliers de personnes et constaté que les personnes aphantasiques ont une synesthésie pratiquement dans la même proportion que les autres.
La différence tient à l’endroit où se situe la couleur :
- Certains synesthètes sont des projecteurs : ils voient la couleur à l’extérieur, sur la lettre imprimée.
- D’autres sont des associateurs : la couleur est « dans l’esprit », ou ils savent simplement que la lettre a cette couleur.
Les personnes à la fois aphantasiques et synesthètes étaient plus souvent associatrices. Autrement dit, la synesthésie ne dépend pas de l’imagination visuelle : elle peut exister même dans des esprits qui ne produisent pas d’images à volonté.
Gènes, câblage et enfance
La synesthésie se transmet dans les familles, comme dans celle de Nabokov. Mais il n’existe pas « un gène de la synesthésie » : les études génétiques désignent plusieurs gènes, différents selon les familles, liés à la façon dont les neurones se développent et se connectent.
Dans le cerveau, une étude de 2007 en IRM de diffusion a trouvé davantage de connectivité structurelle dans certaines régions chez les personnes ayant une synesthésie lettres-couleurs. Une hypothèse classique, de Vilayanur Ramachandran et Edward Hubbard, propose que la zone qui reconnaît les lettres et celle qui traite la couleur, voisines dans le cerveau, s’activent mutuellement plus que d’ordinaire.
Le plus surprenant, c’est le rôle de l’apprentissage. Une étude de Nathan Witthoft, Jonathan Winawer et David Eagleman a constaté qu’au moins 6 % de 6 588 synesthètes avaient exactement les couleurs d’un jeu bien connu de lettres aimantées pour le réfrigérateur. Chez ceux qui étaient nés avant l’existence de ce jouet, la concordance était nulle.
La conclusion est élégante : la tendance à la synesthésie semble innée, mais la couleur de chaque lettre peut s’apprendre. C’est un bel exemple de plasticité neuronale : une prédisposition biologique que l’expérience finit de peindre.
Ni superpouvoir ni trouble
Deux idées circulent beaucoup, et aucune ne tient tout à fait.
La première veut que la synesthésie soit un trouble. Elle ne l’est pas : ce n’est pas un diagnostic psychiatrique, et la recherche la décrit comme une variation du développement sans effets négatifs.
La seconde veut qu’elle fasse de ceux qui l’ont des génies créatifs. Des musiciens la décrivent, comme Olivier Messiaen, et des scientifiques, comme Richard Feynman, qui racontait voir en couleur les lettres des équations. Mais les différences mesurées en créativité ou en intelligence sont faibles et recoupent largement celles des autres.
Ce n’est pas non plus quelque chose qui s’entraîne à volonté : dans une étude de 2014, des adultes qui s’étaient exercés pendant neuf semaines à associer lettres et couleurs ont fini par décrire des expériences proches, mais la plupart s’étaient dissipées au bout de trois mois.
Ce que la synesthésie nous apprend à tous
Le plus précieux, dans la synesthésie, n’est peut-être pas ce qu’elle dit de ceux qui l’ont, mais ce qu’elle révèle de la perception en général : les sens ne sont pas des compartiments étanches, mais des systèmes qui dialoguent, et chez certaines personnes ce dialogue devient conscient.
Elle rappelle aussi une chose que le Big Five décrit bien : la personnalité n’est pas une étiquette, mais une manière d’entrer en relation avec l’expérience. Un esprit plus ouvert ne cherche pas seulement davantage de stimulations ; peut-être les perçoit-il aussi plus entrelacées.
S’il vous est déjà arrivé de penser que le lundi a une couleur précise, ce n’est peut-être pas qu’une façon de parler. Ou peut-être que si. La différence, selon la science, tient à ce que cette couleur soit toujours la même dans dix ans.
Sources
- Nabokov, V. (1966). Speak, Memory: An Autobiography Revisited. G. P. Putnam’s Sons.
- Baron-Cohen, S., Wyke, M. A. et Binnie, C. (1987). Hearing words and seeing colours: An experimental investigation of a case of synaesthesia. Perception, 16(6), 761-767.
- Simner, J., Mulvenna, C., Sagiv, N., Tsakanikos, E., Witherby, S. A., Fraser, C., Scott, K. et Ward, J. (2006). Synaesthesia: The prevalence of atypical cross-modal experiences. Perception, 35(8), 1024-1033.
- Simner, J. et Logie, R. H. (2007). Synaesthetic consistency spans decades in a lexical-gustatory synaesthete. Neurocase, 13(5-6), 358-365.
- Simner, J. et Bain, A. E. (2013). A longitudinal study of grapheme-color synesthesia in childhood: 6/7 years to 10/11 years. Frontiers in Human Neuroscience, 7.
- Eagleman, D. M., Kagan, A. D., Nelson, S. S., Sagaram, D. et Sarma, A. K. (2007). A standardized test battery for the study of synesthesia. Journal of Neuroscience Methods, 159(1), 139-145.
- Banissy, M. J., Holle, H., Cassell, J., Annett, L., Tsakanikos, E., Walsh, V., Spiller, M. J. et Ward, J. (2013). Personality traits in people with synaesthesia: Do synaesthetes have an atypical personality profile? Personality and Individual Differences, 54(7), 828-831.
- Rouw, R. et Scholte, H. S. (2016). Personality and cognitive profiles of a general synesthetic trait. Neuropsychologia, 88, 35-48.
- Chun, C. A. et Hupé, J.-M. (2016). Are synesthetes exceptional beyond their synesthetic associations? A systematic comparison of creativity, personality, cognition, and mental imagery in synesthetes and controls. British Journal of Psychology, 107(3), 397-418.
- Dance, C. J., Jaquiery, M., Eagleman, D. M., Porteous, D., Zeman, A. et Simner, J. (2021). What is the relationship between aphantasia, synaesthesia and autism? Consciousness and Cognition, 89, 103087.
- Rouw, R. et Scholte, H. S. (2007). Increased structural connectivity in grapheme-color synesthesia. Nature Neuroscience, 10(6), 792-797.
- Ramachandran, V. S. et Hubbard, E. M. (2001). Synaesthesia: A window into perception, thought and language. Journal of Consciousness Studies, 8(12), 3-34.
- Witthoft, N., Winawer, J. et Eagleman, D. M. (2015). Prevalence of learned grapheme-color pairings in a large online sample of synesthetes. PLoS ONE, 10(3), e0118996.
- Bor, D., Rothen, N., Schwartzman, D. J., Clayton, S. et Seth, A. K. (2014). Adults can be trained to acquire synesthetic experiences. Scientific Reports, 4.
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Questions fréquentes
Qu'est-ce que la synesthésie ?
C'est une manière de percevoir dans laquelle un stimulus déclenche de façon automatique et stable une seconde expérience qui ne l'accompagne pas d'ordinaire : voir des couleurs en lisant des lettres ou des chiffres, associer une couleur à chaque jour de la semaine ou percevoir des couleurs en écoutant de la musique. Ce n'est ni une maladie ni un diagnostic psychiatrique : la recherche la décrit comme une variation du développement sans effets négatifs.
Combien de personnes ont une synesthésie ?
L'étude de Julia Simner et de son équipe publiée dans Perception en 2006 a trouvé l'une des variantes étudiées chez 4,4 % de 500 étudiants. La synesthésie lettres-couleurs concerne environ 1 à 1,4 % de la population, et la variante la plus fréquente dans ce travail était celle des jours de la semaine colorés. Les anciens chiffres de 1 sur 2 000 reposaient sur des personnes qui se portaient volontaires et sont aujourd'hui dépassés.
Comment sait-on si quelqu'un a vraiment une synesthésie ?
Le critère principal est la constance : une personne synesthète attribue la même couleur à la même lettre même des mois ou des années plus tard, sans chercher à la mémoriser. Dans le cas étudié par Simon Baron-Cohen en 1987, la participante a reproduit ses associations avec 100 % de concordance dix semaines plus tard, alors qu'une personne dotée d'une très bonne mémoire qui tentait de s'en souvenir n'a atteint que 17 %. On utilise aujourd'hui la Synesthesia Battery de David Eagleman, qui mesure cette constance en une séance.
La synesthésie a-t-elle un lien avec la personnalité ?
Plusieurs études ont constaté que les personnes synesthètes obtiennent des scores plus élevés en ouverture à l'expérience, l'un des cinq grands traits du Big Five : Banissy et son équipe en 2013, Rouw et Scholte en 2016, Chun et Hupé en 2016. Les différences sont faibles et les groupes se recoupent largement, et une étude au recrutement plus systématique suggère que la littérature antérieure a pu les exagérer. Les autres traits ne montrent pas de schéma constant.
Peut-on apprendre à devenir synesthète ?
Une étude de Daniel Bor et de son équipe en 2014 a entraîné 14 adultes pendant neuf semaines à associer lettres et couleurs, et plusieurs ont fini par décrire des expériences proches, mais la plupart de ces effets s'étaient dissipés au bout de trois mois et les auteurs ont précisé qu'ils n'avaient pas créé de véritables synesthètes. Ce qui semble s'apprendre, en revanche, c'est la couleur précise associée à chaque lettre : au moins 6 % de 6 588 synesthètes étudiés avaient les couleurs d'un jeu de lettres aimantées de leur enfance.
Cet article remplace-t-il une évaluation professionnelle ?
Non. Il résume des recherches sur la synesthésie à des fins d'information et d'éducation. Si vous constatez des changements brusques dans votre façon de percevoir les couleurs, les sons ou d'autres sensations, il convient d'en parler à un professionnel de santé.