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Le seuil de la porte : pourquoi le franchir est, en réalité, un rituel

Par la rédaction de Personaramic10 min de lecture
Illustration minimaliste organique d'une arche avec une ligne de points denses marquant le seuil, évoquant une porte rituelle

Se prosterner devant une porte. L’embrasser. La toucher de la main en entrant. Ou, à l’inverse, éviter de la fouler, retirer ses chaussures avant de la franchir, ou se faire porter dans les bras au-dessus d’elle. Des cultures très éloignées les unes des autres ont développé un geste rituel pour ce même bout de sol de quelques centimètres.

L’ethnographe français Arnold van Gennep a consacré une section des Rites de passage (1909) à expliquer pourquoi. Sa réponse ne tient pas à des superstitions éparses, mais à ce qu’est exactement un seuil. Un siècle plus tard, la psychologie de la mémoire a découvert, par un tout autre chemin, que franchir une porte n’est pas non plus tout à fait neutre pour le cerveau.

Un seuil n’est ni d’ici ni de là-bas

Van Gennep a classé les rituels qui accompagnent tout changement d’état en trois types : les rites de séparation (quitter la situation antérieure), les rites de marge (le passage lui-même) et les rites d’agrégation (l’entrée dans la nouvelle situation). Il les a aussi appelés préliminaires, liminaires et postliminaires, d’après le latin limen, qui signifie justement « seuil ».

Le seuil d’une porte est, pour Van Gennep, l’exemple physique le plus pur de la marge. Il n’appartient ni à l’espace du dedans ni à celui du dehors, et pendant l’instant où quelqu’un l’occupe, cette personne « flotte entre deux mondes », selon ses propres termes.

C’est pourquoi, dit-il, « passer le seuil » n’est pas un simple déplacement physique. Cela signifie s’agréger à un monde nouveau : au foyer d’une autre famille lors d’un mariage, à une communauté religieuse lors d’une ordination, au monde des morts lors de funérailles.

Pourquoi on versait du sang sur la porte

Justement parce que le seuil n’est pas un lieu neutre, de nombreuses cultures documentées par Van Gennep le traitent comme un point qui a besoin de protection ou de purification avant d’être franchi.

  • Dans certaines traditions, on aspergeait le seuil de sang ou d’eau lustrale.
  • Les montants de la porte et le linteau étaient enduits de sang ou de parfums.
  • Ailleurs, on suspendait ou on clouait des objets sacrés (sacra) sur la structure de la porte.

Van Gennep relève un point qui se perd souvent quand on lit ces rituels séparément : toute l’armature de la porte, le seuil, les montants et le linteau, forme un seul ensemble rituel. Si les rites concrets diffèrent d’une culture à l’autre, c’est « pour des raisons techniques immédiates » ; la logique de fond reste la même.

Les gardiens qui ont hérité du seuil

Lorsque ce caractère sacré se développe à grande échelle, selon Van Gennep, la porte ne se suffit plus à elle-même et a besoin de gardiens.

En Égypte et dans le monde assyro-babylonien, ce rôle revenait à des dragons ailés, des sphinx et des figures monstrueuses sculptées près des portes des temples et des palais. En Chine, à des statues monumentales placées de part et d’autre de l’entrée. Dans ces cas, note Van Gennep, la porte et le seuil « passent au rang de toile de fond » : les prières et les offrandes ne s’adressent plus au seuil, mais à ses gardiens.

Le seuil ne perd pas sa charge symbolique : il la transfère à quelque chose qui a sa propre forme, plus facile à représenter et à craindre.

Le seuil a son propre avant et son propre après

Van Gennep insiste sur une nuance que l’on néglige souvent : les rites accomplis sur le seuil n’épuisent pas la cérémonie. Ils sont encadrés par deux autres.

Avant de toucher le seuil, les rites de purification sont fréquents : se laver, se nettoyer, laisser symboliquement derrière soi l’espace antérieur. Juste après l’avoir franchi viennent les rites d’agrégation, comme la présentation du sel ou un repas partagé avec ceux qui habitent déjà cet espace. Les rites du seuil ne sont donc pas des « rites d’alliance » : ils sont la charnière d’une séquence en trois temps qui commence avant d’arriver à la porte et se termine bien après.

Offrir du sel ou du pain à celui qui entre pour la première fois dans une maison, une coutume toujours vivante dans différentes cultures, relève de ce troisième temps : l’agrégation qui referme ce que le seuil avait laissé en suspens.

Pourquoi on porte la mariée dans les bras

Face aux rituels qui honorent le seuil (le toucher, l’embrasser, se prosterner devant lui), il existe la stratégie inverse : éviter tout contact avec lui.

Van Gennep documente la coutume de se déchausser avant de franchir un seuil ou de faire un pas assez long pour ne pas le fouler. Il cite en outre l’étude de W. Crooke The Lifting of the Bride (Folk-Lore, 1902), qui recense dans différentes cultures la coutume de porter la mariée dans les bras lorsqu’elle entre dans son nouveau foyer.

Dans le cadre de Van Gennep, toucher le seuil avec révérence et l’éviter complètement répondent à la même prémisse : ce point précis est trop chargé pour être franchi de façon neutre. Que le geste de porter la mariée ait survécu dans des mariages actuels de nombreux pays, bien après la disparition de toute explication consciente, montre comment un rite peut conserver sa forme et oublier son motif.

De la porte de chez soi à la frontière d’un pays

Le plus inattendu, dans la théorie de Van Gennep, est sa capacité à expliquer des phénomènes qui, à première vue, n’ont rien à voir avec une porte.

Entre les territoires existait autrefois ce qu’il appelle une zone neutre : une bande qui n’appartenait pleinement à aucun d’eux, comme les « marches » frontalières de l’Europe médiévale. Pour l’illustrer, il rapporte un épisode documenté par l’écrivain américain Henry Clay Trumbull : lorsque le général Ulysses Grant débarqua à Assiout, en Égypte, on sacrifia un bœuf et on plaça sa tête et son corps de part et d’autre de la passerelle, de sorte que Grant dut passer entre les deux, par-dessus le sang répandu.

Van Gennep interprète ce rite, et d’autres semblables (passer entre deux branches, entre un objet coupé en deux ou sous une arche), comme des variantes du même geste : sortir formellement d’un monde pour entrer dans un autre. La même structure se répète à plus petite échelle dans la porte d’une ville ou d’un quartier et dans le porche d’un temple (le pronaos, le narthex, le vestibule), jusqu’à se réduire à une simple pierre, une poutre ou un seuil. Franchir une frontière entre le sang d’un bœuf et franchir le seuil d’une pièce sont, pour la logique qui produit ces rituels, le même type d’acte.

Cette logique qui consiste à marquer un passage par un petit rituel réapparaît dans d’autres changements d’état collectifs, comme les transformations qu’apporte une fête populaire.

De Van Gennep à Victor Turner : la liminalité

Un demi-siècle plus tard, l’anthropologue britannique Victor Turner a repris la phase de marge de Van Gennep pour en faire un concept à part entière : la liminalité. Dans son essai « Betwixt and Between » (1964, repris dans The Forest of Symbols, 1967), il décrivait les personnes en phase liminale, comme les initiés des rites de passage des Ndembu de Zambie, comme des êtres « ni ici ni là », qui ont déjà perdu leur condition antérieure et n’ont pas encore la nouvelle.

Dans Le Phénomène rituel (1969), Turner a ajouté une observation qui dépasse la porte : ceux qui traversent ensemble cette phase vivent souvent une égalité et un lien intenses, qu’il a appelés communitas. Les hiérarchies habituelles sont suspendues le temps du passage. L’idée a ensuite été appliquée à des expériences aussi diverses que les pèlerinages, les festivals ou la première année d’université.

Le seuil physique, dans cette lecture, est la version la plus petite et la plus quotidienne de ce que les sociétés organisent en grand.

Ce que la psychologie de la mémoire a découvert dans les portes

Presque tout le monde a vécu la scène : on va à la cuisine chercher quelque chose et, en franchissant la porte, on oublie ce qu’on venait faire. En 2011, Gabriel Radvansky, Sabine Krawietz et Andrea Tamplin l’ont porté en laboratoire.

Dans leurs expériences, les participants ramassaient des objets et les transportaient d’une table à une autre, dans des environnements virtuels mais aussi dans de vraies pièces. Ceux qui franchissaient une porte se souvenaient moins bien de l’objet qu’ils venaient de déposer que ceux qui parcouraient la même distance dans une seule pièce. Revenir dans la pièce de départ en passant par plusieurs portes n’améliorait pas le souvenir, ce qui désignait la porte elle-même et non le changement de contexte.

L’explication qu’ils proposent est celle des frontières d’événement : l’esprit découpe l’expérience en épisodes, et une porte fonctionne comme le signal que l’un se termine et qu’un autre commence. Ce qui appartient à l’épisode précédent est archivé et devient un peu moins accessible.

L’effet est toutefois plus fragile que ne le laissent croire les gros titres. En 2021, Jessica McFadyen et son équipe l’ont mis à l’épreuve dans quatre expériences et n’ont trouvé davantage d’erreurs après le passage de portes que dans une condition précise : en réalité virtuelle et avec la mémoire de travail déjà occupée par une autre tâche. Il est plus prudent de dire qu’une porte peut servir de frontière entre deux épisodes quand l’esprit manque de ressources, et non que la franchir efface des souvenirs.

Même avec cette précaution, le parallèle a de l’intérêt. Ce que Van Gennep décrivait comme une marge culturelle entre deux mondes trouve un écho modeste dans la façon dont la mémoire découpe le temps en scènes.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Presque personne, en entrant chez soi, ne pense aux dragons babyloniens ni aux zones neutres médiévales. Mais les gestes de faible intensité sont toujours là : frapper avant d’entrer même si la porte est ouverte, accueillir les invités « à la porte » au lieu de les attendre assis, s’essuyer les pieds ou retirer ses chaussures avant d’entrer chez quelqu’un.

Aucun de ces gestes n’a plus besoin d’une explication religieuse pour survivre. Ils sont devenus politesse et coutume. Ce qu’ils conservent, c’est le lieu et le moment exacts : l’instant où l’on quitte un espace sans appartenir encore au suivant.

C’est peut-être l’apport le plus durable de Van Gennep. Avant d’être un bout de sol, le seuil a été une idée sur les changements : aucun pas important ne se fait d’un coup, et entre l’avant et l’après il existe un intervalle qui mérite son propre rite. Turner en a fait une théorie sociale, et la psychologie de la mémoire en a trouvé un petit reflet en laboratoire.

Sources

  • Van Gennep, A. (1909). Les rites de passage. Émile Nourry. Chapitre II, « Le passage matériel ».
  • Crooke, W. (1902). The Lifting of the Bride. Folk-Lore, XIII, pp. 226-251.
  • McFadyen, J., Nolan, C., Pinocy, E., Buteri, D. et Baumann, O. (2021). Doorways do not always cause forgetting: a multimodal investigation. BMC Psychology, 9, 41. DOI
  • Radvansky, G. A., Krawietz, S. A. et Tamplin, A. K. (2011). Walking through doorways causes forgetting: Further explorations. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 64(8), 1632-1645. DOI
  • Trumbull, H. C. (1896). The Threshold Covenant: Or, the Beginning of Religious Rites. Charles Scribner’s Sons.
  • Turner, V. (1967). Betwixt and Between: The Liminal Period in Rites de Passage. Dans The Forest of Symbols: Aspects of Ndembu Ritual. Cornell University Press.
  • Turner, V. (1969). The Ritual Process: Structure and Anti-Structure. Aldine.

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Questions fréquentes

Pourquoi porte-t-on parfois la mariée dans les bras en franchissant la porte ?

L'ethnographe Arnold van Gennep a documenté dans Les rites de passage (1909) que ce geste est directement lié au seuil compris comme zone rituellement dangereuse : la porter dans les bras évite que la personne touche ou foule ce point exact pendant le moment de transition. Il cite comme source l'étude de W. Crooke « The Lifting of the Bride » (Folk-Lore, 1902), qui documente la coutume dans différentes cultures.

Est-il vrai que dans certaines cultures on peignait la porte de la maison avec du sang ?

Oui, selon Van Gennep : dans différentes traditions, on aspergeait le seuil de sang ou d'eau lustrale, et on enduisait les montants de la porte de sang ou de parfums, dans le cadre des rites de séparation et de purification associés au passage d'un espace à un autre.

Pourquoi y a-t-il des dragons, des sphinx ou des statues près des portes antiques en Égypte ou à Babylone ?

Van Gennep explique que lorsque le caractère sacré d'une porte se développe à grande échelle, celle-ci devient gardée par des divinités ou des figures protectrices propres, comme les dragons ailés ou les sphinx documentés en Égypte et en Assyro-Babylonie, ou les statues gardiennes en Chine. La porte et le seuil passent alors au second plan, comme toile de fond de ces gardiens.

Est-il vrai que franchir une porte fait oublier ce qu'on venait chercher ?

Certaines expériences le suggèrent. Radvansky, Krawietz et Tamplin (2011) ont constaté que franchir une porte dégradait davantage le souvenir de ce qu'on venait de faire que parcourir la même distance dans une seule pièce, et l'ont expliqué par le fait que la porte marque la fin d'un épisode. Mais une étude de 2021 comportant quatre expériences n'a trouvé l'effet que lorsque la mémoire de travail était occupée par une autre tâche : c'est donc un effet modeste, qui dépend des conditions.

Cet article affirme-t-il que toucher ou éviter un seuil a un effet réel sur la chance ?

Non. Il décrit, à des fins informatives, comment différentes cultures ont traité symboliquement le seuil d'une porte selon l'ethnographie classique de Van Gennep. Il n'affirme rien sur les superstitions, la bonne ou la mauvaise chance, et ne remplace aucune croyance personnelle ou religieuse.