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Les grands maîtres des échecs n'ont pas une meilleure mémoire que vous

Par la rédaction de Personaramic8 min de lecture
Illustration minimaliste organique d'un échiquier sous forme de grille de cases sombres et claires, avec une pièce centrale de couleur chaude

Faites passer à un grand maître des échecs un test de mémoire quelconque, sans pièces ni échiquier. Il obtiendra à peu près les mêmes résultats que n’importe qui. Et pourtant, il est capable de reconstituer une position entière après l’avoir regardée quelques secondes.

Il n’a ni mémoire photographique ni don général de rétention que d’autres n’auraient pas. Il a autre chose, bien plus précis et, selon la recherche, bien plus entraînable qu’il n’y paraît.

Amateurs, excellents joueurs et grands maîtres : trois façons différentes de jouer

Le psychologue Arthur Jensen reprend dans The g Factor (1998) la recherche sur la façon dont pensent les experts aux échecs, et commence par démonter l’explication la plus évidente.

  • Un joueur médiocre (un duffer, dans le jargon anglais) pense en général, au mieux, un coup à l’avance.
  • Un excellent joueur pense plusieurs coups à l’avance.
  • Un grand maître fonctionne d’une façon qualitativement différente des deux précédents.

La différence ne tient pas au nombre de coups calculés à l’avance. Elle tient à quelque chose de plus rapide et de plus automatique : la capacité à percevoir d’un coup d’œil un schéma entier sur l’échiquier.

Cette idée ne naît pas avec Jensen. Elle vient de la thèse du psychologue et maître d’échecs néerlandais Adriaan de Groot, publiée en 1946 et traduite en anglais sous le titre Thought and Choice in Chess (1965). De Groot a demandé à des joueurs de différents niveaux de penser à voix haute face à une position, et il a observé que les grands maîtres n’exploraient pas plus de coups que les bons amateurs. Ce qu’ils faisaient, c’était repérer plus tôt les bons coups.

L’expérience de l’échiquier aléatoire

La preuve décisive arrive en 1973. William Chase et Herbert Simon (ce dernier, prix Nobel d’économie en 1978) montrent pendant cinq secondes des positions d’échecs à trois joueurs : un maître, un joueur de première catégorie et un débutant. Ils leur demandent ensuite de les reconstituer sur un échiquier vide.

  • Avec des positions tirées de vraies parties, le maître replaçait bien plus de pièces que les deux autres, et il le faisait par groupes : des pièces qui se protègent mutuellement, un roque avec ses pions, une chaîne typique.
  • Avec les mêmes pièces placées au hasard, l’avantage du maître disparaissait presque : les trois ne se souvenaient que de quelques pièces.

Chase et Simon en concluent que le maître n’a pas plus de mémoire de travail que les autres. Il perçoit l’échiquier en blocs (chunks) plus grands : chaque configuration familière occupe dans sa mémoire autant de place qu’une seule pièce dans celle d’un débutant. Simon estimait qu’un maître conserve de l’ordre de 50 000 blocs de ce type, un chiffre que Gobet et Simon ont de nouveau étayé en 1996 par des simulations informatiques.

La nuance est venue ensuite. En réunissant treize études, Fernand Gobet et Herbert Simon (1996) ont constaté que, sur les positions aléatoires, il reste un petit avantage en faveur des experts. Cela ne contredit pas l’idée des blocs : même un échiquier en désordre contient, par hasard, quelques schémas qu’un expert reconnaît.

Une mémoire exceptionnelle uniquement dans leur spécialité

Voici la découverte qui brise l’intuition du « génie à la mémoire prodigieuse » :

  • Les grands maîtres mémorisent des positions entières d’un coup d’œil, comme on retient une phrase qu’on vient de lire sans prêter attention à chaque lettre.
  • Aux tests de mémoire généraux, sans rapport avec les échecs, Jensen rapporte qu’ils ne montrent pas d’avantage notable sur les autres personnes.
  • Ce qu’ils ont en revanche, c’est une mémoire à long terme très bien fournie en positions, plans et combinaisons, qui s’activent d’eux-mêmes dès qu’apparaît une configuration connue.

Jensen compare cela à la lecture dans sa propre langue : personne ne déchiffre lettre par lettre un mot familier, le cerveau le reconnaît en entier. Un grand maître fait la même chose avec l’échiquier, après des milliers d’heures d’exposition à ce langage précis.

Beaucoup de pratique, et d’un genre particulier

Si l’avantage n’est pas une mémoire générale supérieure, d’où vient-il ?

Selon la recherche que reprend Jensen sur la performance exceptionnelle dans n’importe quel domaine, la différence décisive entre un expert et une personne moyenne n’est pas tant le facteur g brut que le degré d’automatisation des connaissances propres à ce domaine. Cette automatisation se caractérise par la simultanéité des processus et par une « pensée par schémas » qui n’existe pas chez qui traite encore l’information étape par étape.

Le chemin pour y parvenir, c’est la pratique, abondante et accompagnée d’un effort conscient pour progresser. Le psychologue K. Anders Ericsson l’a appelée pratique délibérée et a soutenu pendant des décennies qu’elle était le facteur principal de l’expertise.

Les données ultérieures nuancent cette thèse. David Hambrick et ses collègues (2014) ont réanalysé six études portant sur plus de mille joueurs d’échecs et ont conclu que la pratique délibérée explique, en moyenne, environ 34 % des différences de niveau. C’est une proportion énorme pour un seul facteur, mais elle laisse la plus grande partie inexpliquée. Dans l’une de ces études, les grands maîtres avaient accumulé entre environ 800 et plus de 24 000 heures de pratique : certains arrivent bien plus tôt que d’autres.

Et l’intelligence ? Ce que dit la méta-analyse de 2016

Si la mémoire générale ne distingue pas le maître, on peut se demander si l’intelligence le fait. L’étude la plus complète à ce jour est la méta-analyse d’Alexander Burgoyne et de ses collègues (2016), qui a réuni des dizaines d’échantillons de joueurs d’échecs.

  • Le niveau aux échecs est associé de façon positive mais modeste aux capacités cognitives : environ r = 0,24 avec le raisonnement fluide, et des valeurs proches avec la mémoire à court terme.
  • La relation est plus forte chez les joueurs jeunes et non classés (r ≈ 0,32) que chez les adultes et les joueurs classés (entre 0,11 et 0,14).
  • Une correction publiée en 2018 a légèrement abaissé la moyenne globale (0,22) et rendu certaines associations non significatives, mais a maintenu celle du raisonnement fluide.

La lecture que proposent les auteurs rejoint celle de Jensen : l’intelligence aide surtout au début, quand il faut encore presque tout calculer. À mesure que le joueur accumule des schémas, ce savoir spécifique finit par peser davantage que la capacité générale.

Le talent isolé qui ne décolle presque jamais

Jensen relie cette idée à une donnée presque dérangeante : celle du syndrome du savant (ce que la littérature ancienne appelait idiots savants), des personnes dotées d’un talent stupéfiant dans un domaine très précis (calcul, musique, dessin) associé à un QI général très inférieur à la moyenne.

Selon le livre, presque aucun de ces cas ne devient un mathématicien, un musicien ou un artiste de premier plan reconnu, et très peu parviennent à vivre de ce talent. La conclusion de Jensen est qu’un niveau de g moyen ou supérieur semble une condition presque nécessaire pour qu’un talent particulier s’exprime dans sa version la plus marquante au sein de son domaine.

C’est une interprétation fondée sur des cas, pas sur une expérience, mais elle concorde avec ce que montre la méta-analyse de Burgoyne : la capacité générale ne remplace pas le schéma appris, et le schéma appris ne s’épanouit pas pleinement sans elle.

Ce que cette découverte change à l’idée de « talent »

En assemblant les pièces, l’image qui reste est plus nuancée que le mythe du génie inné :

  • L’expertise dépend en grande partie d’un répertoire de schémas construit à force de pratique, pas d’un don général de mémoire.
  • La pratique explique beaucoup, mais pas tout : la capacité cognitive et d’autres facteurs comptent aussi, surtout dans les premières étapes.
  • Un talent isolé, sans base générale pour le soutenir, atteint rarement le plus haut niveau de sa discipline.

Ce qu’enseigne un grand maître, ce n’est pas que certaines personnes naissent en voyant l’échiquier autrement. C’est que voir un échiquier « autrement » se construit, coup après coup, pendant des milliers d’heures, sur une base qui était déjà là.

L’idée d’une « base nécessaire » apparaît aussi dans l’histoire même de l’étude de l’intelligence : le conseil vieux de 2000 ans sur les différences d’aptitude raconte pourquoi une chose aussi évidente a mis si longtemps à devenir un objet d’étude scientifique.

Sources

  • Burgoyne, A. P., Sala, G., Gobet, F., Macnamara, B. N., Campitelli, G., et Hambrick, D. Z. (2016). The relationship between cognitive ability and chess skill: A comprehensive meta-analysis. Intelligence, 59, 72-83. doi:10.1016/j.intell.2016.08.002
  • Chase, W. G., et Simon, H. A. (1973). Perception in chess. Cognitive Psychology, 4(1), 55-81.
  • De Groot, A. D. (1965). Thought and Choice in Chess. Mouton. (Original néerlandais de 1946.)
  • Gobet, F., et Simon, H. A. (1996). Recall of rapidly presented random chess positions is a function of skill. Psychonomic Bulletin & Review, 3(2), 159-163.
  • Gobet, F., et Simon, H. A. (1996). Recall of random and distorted chess positions: Implications for the theory of expertise. Memory & Cognition, 24(4), 493-503.
  • Hambrick, D. Z., Oswald, F. L., Altmann, E. M., Meinz, E. J., Gobet, F., et Campitelli, G. (2014). Deliberate practice: Is that all it takes to become an expert? Intelligence, 45, 34-45.
  • Jensen, A. R. (1998). The g Factor: The Science of Mental Ability. Praeger.

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Questions fréquentes

Est-il vrai que les grands maîtres des échecs n'ont pas une meilleure mémoire que quiconque ?

Aux tests de mémoire généraux, sans rapport avec les échecs, oui : selon Arthur Jensen dans The g Factor (1998), ils ne montrent pas d'avantage notable sur les autres personnes. Leur mémoire exceptionnelle n'apparaît que dans leur domaine, pour des positions et des schémas d'échecs précis.

Alors, qu'est-ce qui distingue vraiment un maître d'un amateur ?

Depuis les travaux d'Adriaan de Groot et ceux de Chase et Simon (1973), on sait que ce n'est pas le nombre de coups calculés à l'avance, mais la capacité à reconnaître d'un coup d'œil des schémas entiers sur l'échiquier : des configurations de pièces que leur mémoire à long terme, entraînée pendant des milliers d'heures, reconnaît de façon presque automatique.

Peut-on atteindre ce niveau uniquement par la pratique, sans aucune capacité particulière de base ?

La pratique intensive est le seul chemin connu vers ce type d'automatisation experte, mais elle n'explique pas tout : une réanalyse de Hambrick et al. (2014) estime que la pratique délibérée explique environ un tiers des différences de niveau aux échecs. Jensen ajoute qu'un niveau de g moyen ou supérieur semble une condition presque nécessaire pour qu'un talent particulier s'exprime pleinement, ce qu'il illustre avec le syndrome du savant.

Les maîtres se souviennent-ils mieux des positions placées au hasard ?

Bien moins que des positions tirées de vraies parties. Dans l'expérience classique de Chase et Simon (1973), l'avantage disparaissait presque avec des pièces placées au hasard. Une revue ultérieure de treize études (Gobet et Simon, 1996) a montré qu'il subsiste un petit avantage, car même un échiquier aléatoire contient par hasard quelques schémas familiers.

Cet article suggère-t-il que n'importe qui peut devenir grand maître d'échecs avec suffisamment de pratique ?

Pas exactement. Il résume la recherche sur l'expertise et son lien avec l'intelligence générale ; il n'offre aucune formule garantie et ne remplace pas les conseils d'un entraîneur ou d'un psychologue du sport pour le développement d'une compétence précise.