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Phubbing : pourquoi ignorer quelqu'un pour son téléphone pèse plus qu'on ne le croit

Par la rédaction de Personaramic8 min de lecture
Illustration minimaliste de deux silhouettes assises face à face, l'une regardant un téléphone

Être toujours connecté et, en même temps, à distance de qui l’on a juste à côté : c’est le paradoxe que nomme aujourd’hui le mot « phubbing ». Zygmunt Bauman l’a décrit dans L’Amour liquide (2003), près d’une décennie avant que ce terme n’existe, avec les téléphones portables de l’époque et bien avant le smartphone.

Bauman part d’un détail vestimentaire : les vêtements de sport ont désormais une poche pensée pour le téléphone, et sortir courir avec cette poche vide serait, selon ses mots, « comme sortir pieds nus ». Ce n’est pas une exagération rhétorique, mais la description d’une habitude réelle : personne ne sort de chez soi sans son téléphone.

« Nulle part » a fini par signifier, littéralement, un endroit sans réseau ou avec la batterie à plat.

Connecté à l’intérieur, isolé à l’extérieur

Bauman résume le paradoxe en une phrase :

on est toujours dedans, mais jamais enfermé.

Le téléphone garantit une connexion permanente à un réseau de contacts joignables à tout moment. Le prix de cette disponibilité totale, c’est l’attention partagée : la personne qui regarde l’écran prête moins attention à celle qui se trouve en face. Le mécanisme peut se décomposer en trois éléments :

  • La disponibilité est devenue totale. Autrefois, être disponible pour quelqu’un avait une limite physique : on ne pouvait s’occuper que de la personne présente. Aujourd’hui, elle s’étend, en théorie, à n’importe qui dans la liste de contacts, à n’importe quel moment.
  • L’attention, elle, reste limitée. Chaque message lu retire, ne serait-ce qu’une seconde, de l’attention à ce qui se passe sous nos yeux.
  • Le résultat est une redistribution, pas une addition. Plus de disponibilité pour le réseau signifie moins d’attention pour la personne physiquement présente, parce que le total n’a pas augmenté au même rythme que les sollicitations.

L’essaim, pas la communauté

Bauman emploie une image précise pour décrire le type de regroupement que produit cette connectivité constante : l’essaim. Pas un groupe avec un chef, un drapeau ou un but commun, mais « un agrégat d’individus autopropulsés » qui avancent dans la même direction sans avoir besoin de se coordonner. Chaque unité marche au même pas que les autres, mais jamais ensemble.

La nuance compte : le téléphone n’a pas créé l’essaim. Il lui a donné un outil parfait pour continuer à être exactement cela.

Le voyageur de première et l’adolescent de seconde

Bauman fait une observation révélatrice dans un train ordinaire. En première classe, des hommes d’affaires parlent sans arrêt au téléphone, occupés à paraître efficaces : se connecter au plus grand nombre de personnes possible est en soi une forme de statut. En seconde classe, des adolescents et des jeunes informent leur famille de la gare qu’ils viennent de passer et de celle vers laquelle ils se dirigent.

Ce sont deux scènes différentes, mais un même comportement de fond : utiliser le téléphone moins pour régler quelque chose d’urgent que pour entretenir le sentiment d’être disponible.

Un dîner ordinaire

Prenons une scène courante, non pas un cas réel mais une illustration du schéma. Deux personnes dînent ensemble. Le téléphone de l’une d’elles vibre : rien d’urgent, juste une notification d’un groupe de discussion. Elle le consulte quand même, répond en deux mots et revient à la conversation trente secondes plus tard.

Aucune des deux ne dirait qu’elles « n’étaient pas ensemble » pendant ce dîner. Mais ces trente secondes, répétées plusieurs fois par heure, s’accumulent en une impression diffuse, difficile à nommer sur le moment, que l’autre n’avait pas toute son attention disponible, alors même qu’elle était assise juste en face.

L’avantage d’un message resté sans réponse

Bauman décrit la liste de contacts comme une « terre ferme au milieu des sables mouvants ». Un message sans réponse ne génère plus la même anxiété qu’autrefois, parce qu’il y a toujours un autre numéro à qui écrire : la somme de ces connexions ne s’épuise jamais.

La personne que nous avons en face ne fonctionne pas ainsi. Ce n’est pas une entrée de plus dans une liste interchangeable, mais la seule version d’elle-même disponible à cette table, à ce moment-là. Face à une offre qui semble sans fin, elle part avec un handicap, non parce qu’elle compte moins, mais parce qu’elle est seule.

Le jardinier de Peter Sellers et la télécommande

Bauman s’appuie sur Bienvenue, Mister Chance (Being There, Hal Ashby, 1979) pour montrer jusqu’où va cette logique. Dans le film, le jardinier joué par Peter Sellers, qui a passé sa vie devant la télévision, tente de « changer de chaîne » avec la télécommande quand une bande l’interpelle dans la rue. En 1979, c’était une blague absurde. L’observation de Bauman, c’est qu’aujourd’hui, écarter quelqu’un de son champ d’attention est presque aussi simple : il suffit de regarder son téléphone.

Bauman cite le sociologue britannique John Urry, pour qui les relations de coprésence impliquent toujours proximité et éloignement, et va plus loin : la proximité physique et la proximité spirituelle, qui pendant des siècles ont dépendu l’une de l’autre, se sont dissociées. Être à côté de quelqu’un ne garantit plus d’être proche ; être loin n’empêche plus de se sentir proche d’une autre personne à travers l’écran.

Ce que la recherche a mesuré depuis

Bauman écrivait en sociologue, à partir de l’observation. Depuis que le mot existe, la psychologie a tenté de mesurer le phénomène, avec des résultats qui confirment en partie son intuition et en partie la nuancent.

  • Pourquoi il se répand. Dans une enquête auprès de 251 personnes âgées de 18 à 66 ans, Varoth Chotpitayasunondh et Karen Douglas (2016) ont relié le phubbing à l’addiction au téléphone, elle-même associée à l’addiction à Internet, à la peur de manquer quelque chose et à un faible contrôle de soi. Les personnes qui le subissaient le plus avaient tendance à le juger normal : le phubbing se propage comme une norme sociale. La peur de manquer quelque chose fait l’objet d’un article dédié sur le FOMO.
  • Pourquoi il dérange. Dans une expérience ultérieure, les mêmes autrices (Chotpitayasunondh et Douglas, 2018) ont montré aux participants l’animation d’une conversation dans laquelle l’interlocuteur les ignorait au profit de son téléphone beaucoup, un peu ou pas du tout. Plus il y avait de phubbing, plus la conversation était jugée mauvaise et la relation peu satisfaisante, et la voie principale passait par une menace pour le sentiment d’appartenance. C’est le même mécanisme, en miniature, que décrit la recherche sur l’ostracisme.
  • Dans le couple. James Roberts et Meredith David (2016) ont créé une échelle de 9 items de « phubbing du partenaire ». Sur un échantillon de 145 adultes, plus de phubbing était associé à davantage de conflits liés à l’usage du téléphone, et ces conflits à une moindre satisfaction dans la relation. Les personnes à l’attachement anxieux rapportaient davantage de conflits pour cette raison.

Un résultat très cité invite à la prudence. Andrew Przybylski et Netta Weinstein (2013) ont constaté que la simple présence d’un téléphone sur la table, sans qu’il soit utilisé, dégradait la qualité de la conversation entre inconnus. Claire Linares et Anne-Laure Sellier (2021) ont reproduit la procédure avec 356 participants et n’ont pas retrouvé l’effet. Ce que la recherche étaye le plus solidement, c’est l’usage du téléphone pendant la conversation, pas sa simple présence.

Écrit avant le smartphone

Il vaut la peine de replacer ce texte à son époque. En 2003, il n’existait ni réseaux sociaux tels que nous les connaissons ni messageries avec accusé de lecture. Bauman a pourtant cerné une pièce centrale du phénomène : la disponibilité permanente envers le réseau compense, pour qui l’entretient, l’absence de liens plus solides et plus durables.

Ce qui est arrivé ensuite, des réseaux sociaux aux notifications, n’a pas inventé ce mécanisme. Il l’a rendu plus rapide et plus constant.

La tension n’est pas dans l’appareil

Rien de ce que décrit Bauman ne revient à dire que regarder son téléphone en présence de quelqu’un soit, en soi, un geste de mépris. Le paradoxe qu’il souligne est plus subtil : plus il devient facile de rester connecté à des dizaines de personnes à la fois, plus il devient facile aussi de cesser d’être pleinement présent avec celle qui se trouve physiquement près de nous.

Le téléphone n’a pas inventé cette tension, il l’a seulement rendue plus visible et plus fréquente. La façon dont chacun la gère (ce qu’il privilégie, à quel moment, avec qui) a beaucoup à voir avec la manière dont il comprend et pratique la communication assertive : celle qui nomme clairement ce dont on a besoin de l’autre, y compris son attention entière.

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Sources

  • Bauman, Z. (2003). Liquid Love: On the Frailty of Human Bonds. Polity Press.
  • Urry, J. (2002). Mobility and proximity. Sociology, 36(2), 255-274. doi:10.1177/0038038502036002002
  • Chotpitayasunondh, V., et Douglas, K. M. (2016). How “phubbing” becomes the norm: The antecedents and consequences of snubbing via smartphone. Computers in Human Behavior, 63, 9-18. doi:10.1016/j.chb.2016.05.018
  • Chotpitayasunondh, V., et Douglas, K. M. (2018). The effects of “phubbing” on social interaction. Journal of Applied Social Psychology, 48(6), 304-316. doi:10.1111/jasp.12506
  • Roberts, J. A., et David, M. E. (2016). My life has become a major distraction from my cell phone: Partner phubbing and relationship satisfaction among romantic partners. Computers in Human Behavior, 54, 134-141. doi:10.1016/j.chb.2015.07.058
  • Przybylski, A. K., et Weinstein, N. (2013). Can you connect with me now? How the presence of mobile communication technology influences face-to-face conversation quality. Journal of Social and Personal Relationships, 30(3), 237-246. doi:10.1177/0265407512453827
  • Linares, C., et Sellier, A.-L. (2021). How bad is the mere presence of a phone? A replication of Przybylski and Weinstein (2013) and an extension to creativity. PLOS ONE, 16(6), e0251451. doi:10.1371/journal.pone.0251451

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que le phubbing ?

Un terme (fusion de « phone » et « snubbing », snober) qui désigne le fait d'ignorer la personne présente pour s'occuper de son téléphone. Il a été forgé en mai 2012 lors d'une campagne de l'agence McCann pour le dictionnaire australien Macquarie. Le mot est récent, mais Bauman décrivait la même dynamique dès 2003, sans employer ce nom.

Bauman a-t-il fini par utiliser le mot « phubbing » ?

Non, le terme a été inventé près d'une décennie après la publication de « L'Amour liquide ». Ce que Bauman décrit, c'est le phénomène de fond : la « proximité virtuelle » avec ceux qui sont loin, entretenue au prix de la distance avec ceux qui sont proches.

Le téléphone est-il responsable de l'affaiblissement des relations ?

Bauman ne le présente pas de façon aussi simple. Il le décrit comme un instrument qui amplifie une tendance déjà existante vers des liens plus flexibles et révocables, et non comme la cause d'origine. La recherche ultérieure nuance aussi : les effets dépendent de la manière dont le téléphone est utilisé et de la fréquence, et certains résultats frappants n'ont pas été reproduits.

Existe-t-il un moyen de mesurer l'effet du phubbing sur une relation ?

Oui. Roberts et David (2016) ont créé une échelle de 9 items pour mesurer le phubbing dans le couple et, sur un échantillon de 145 adultes, l'ont relié à une moindre satisfaction dans la relation, par l'intermédiaire des conflits liés à l'usage du téléphone. Ce sont des données corrélationnelles : elles montrent une association, pas un lien de cause à effet unique.

Pourquoi est-ce si désagréable que quelqu'un regarde son téléphone pendant qu'on lui parle ?

Dans une expérience de Chotpitayasunondh et Douglas (2018), être ignoré au profit du téléphone a fait baisser la qualité perçue de la conversation et la satisfaction à l'égard de la relation, surtout parce que cela menaçait le sentiment d'appartenance. C'est une version en miniature de l'exclusion sociale.