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Faire confiance à un inconnu : pourquoi c'était autrefois la norme et aujourd'hui l'exception

Par Rafa Personaramic7 min de lecture
Illustration minimaliste de deux mains géométriques se rapprochant sans se toucher

Faire confiance à un inconnu, soutenait le philosophe danois Knud Løgstrup, est le comportement naturel de l’être humain ; se méfier est l’exception qui nécessite une explication. Zygmunt Bauman, dans « L’amour liquide » (2003), reprend cette idée pour se demander ce qu’il en reste après deux décennies de téléréalité, d’applications et de liens de plus en plus révocables. La réponse qu’il construit est plus nuancée qu’il n’y paraît de prime abord.

« Il est caractéristique de la vie humaine que les gens se rencontrent habituellement avec une confiance naturelle », écrivait Knud Løgstrup dans The Ethical Demand (1956). « Ce n’est qu’en raison d’une circonstance particulière que nous nous méfions par avance d’un inconnu […] en circonstances normales, nous acceptons la parole d’un inconnu et ne nous méfions pas de lui tant que nous n’avons pas de motif particulier de le faire. Nous ne soupçonnons jamais qu’une personne est fausse tant que nous ne l’avons pas prise en flagrant délit de mensonge. » Bauman cite ce passage dans L’amour liquide comme point de départ pour explorer une question inconfortable : est-ce toujours vrai ?

Un pasteur rural devenu philosophe de la résistance

Løgstrup a conçu une bonne partie de ces idées durant les huit années qu’il a passées comme pasteur dans une petite paroisse de l’île danoise de Fionie, avant de s’installer à Aarhus pour enseigner la théologie et l’éthique à l’université. Bauman souligne, non sans une certaine ironie, qu’il doutait que ces mêmes idées aient pu naître une fois Løgstrup installé en ville, confronté, en tant que membre actif de la résistance danoise pendant l’occupation nazie, aux réalités d’un monde en guerre. Le parcours biographique de Løgstrup contient déjà lui-même une tension que son œuvre n’a jamais totalement résolue : la confiance comme élan naturel, mise à l’épreuve par des circonstances extraordinaires.

L’émission de télévision qui a inversé son verdict

Bauman confronte la thèse de Løgstrup à un phénomène culturel très concret : le succès massif d’émissions comme Big Brother, Survivor ou The Weakest Link. Le sous-titre de Survivor, rappelle-t-il, dit tout : « Ne fais confiance à personne ». Bauman suggère que les adeptes de ce type de téléréalité inverseraient le verdict original de Løgstrup, jusqu’à le laisser pratiquement à l’envers : il serait caractéristique de la vie humaine que les gens se rencontrent avec une méfiance naturelle.

Pourquoi la confiance ne survit pas dans le jeu

Le motif, selon l’analyse de Bauman, n’est pas anodin. Dans la logique d’un jeu de survie télévisé, la confiance, la compassion et la clémence deviennent un désavantage stratégique. Le raisonnement se suit pas à pas :

  1. Le jeu récompense celui qui calcule, pas celui qui fait confiance. Chaque décision est évaluée selon son effet sur sa propre survie dans le jeu, pas selon sa valeur morale.
  2. Faire confiance à un autre joueur expose à une trahison récompensée. Si l’un fait confiance et l’autre non, celui qui a fait confiance perd ; le système d’incitations favorise systématiquement celui qui trahit en premier.
  3. Le résultat est une spirale de méfiance qui s’auto-alimente. Plus de joueurs adoptent la stratégie de ne pas faire confiance, plus il devient rationnel, pour le reste, de faire de même.

Celui qui n’est pas plus dur et plus calculateur que les autres risque d’être éliminé, avec ou sans remords de la part de ceux qui prennent cette décision. L’émission reproduit, sous forme de divertissement, une logique darwinienne où survit celui qui sait le mieux ne pas faire confiance.

Un exemple de comment cela se transpose dans la vie quotidienne

Pensons à une situation courante, pas un cas réel mais une illustration du schéma : quelqu’un commence un nouveau travail et, dès la première semaine, un collègue lui propose son aide sans rien demander en retour. La réaction instinctive de nombreuses personnes aujourd’hui n’est pas d’accepter sans plus, comme le décrivait Løgstrup comme « normal », mais de se demander ce que cherche cette personne, quel intérêt caché peut se cacher derrière ce geste. Ce soupçon ne naît pas d’une mauvaise expérience concrète avec ce collègue : il naît d’une habitude mentale générale, entraînée par des années d’avertissements diffus à ne faire confiance à personne. Løgstrup dirait que ce soupçon par défaut est la véritable anomalie, pas la confiance initiale.

Une nuance que Bauman ne laisse pas passer

Malgré tout, Bauman ne considère pas la thèse de Løgstrup comme complètement invalidée. Il souligne un point clé : Løgstrup n’a jamais soutenu que les élans moraux surgissaient de la réflexion ou du calcul de risque. Au contraire, son argument était que l’espoir de la moralité résidait précisément dans sa spontanéité pré-réflexive, dans le fait que la confiance, quand elle est authentique, ne s’arrête pas à se demander « qu’est-ce que j’y gagne ? » avant de se manifester. Sous cette logique, le fait qu’il existe aujourd’hui de moins en moins de garanties que la confiance sera réciproque ne prouve pas que l’élan spontané ait disparu : cela prouve, tout au plus, qu’il trouve de moins en moins de terrain fertile où s’installer.

Deux types de méfiance à ne pas confondre

La lecture que fait Bauman de Løgstrup offre une distinction utile pour penser sa propre expérience, résumable en deux catégories bien distinctes :

  • Une méfiance ponctuelle et justifiée, dirigée vers une personne concrète pour un motif concret : quelqu’un a menti auparavant, a manqué à sa parole, a donné des signes réels de ne pas être fiable.
  • Un soupçon généralisé, entretenu par avance envers n’importe quel inconnu, sans aucune preuve particulière qui le justifie dans ce cas concret.

Løgstrup situait le premier comme faisant normalement partie de la vie sociale ; le second, comme l’anomalie qui mériterait vraiment une explication, même si Bauman lui-même reconnaît que le monde contemporain semble, de plus en plus fréquemment, inverser cette hiérarchie.

La confiance comme « expression souveraine de la vie »

Løgstrup décrivait la confiance, avec la compassion et la clémence, comme des manifestations de ce qu’il appelait la « souveraine expression de la vie » : des actes qui ne répondent ni à un calcul de bénéfice personnel ni à une obligation imposée de l’extérieur, mais qui surgissent, selon lui, sans besoin de motif ultérieur. Bauman relie cette idée à la notion de « responsabilité envers l’autre » du philosophe Emmanuel Levinas : tous deux s’accordent sur le fait que dépendre de quelqu’un, ou faire que quelqu’un dépende de soi, n’est pas une faiblesse à éradiquer, mais la base même sur laquelle se construit tout lien moral authentique. Lu ainsi, le monde que décrit Bauman dans le reste de « L’amour liquide », acharné à réduire toute dépendance à un risque qu’il convient d’éviter, ne se contenterait pas d’actualiser la thèse de Løgstrup : il travaillerait, à bien des égards, contre elle.

Confiance et lien proche

Cette tension entre confiance spontanée et méfiance apprise ne se limite pas aux inconnus : elle traverse aussi les liens les plus proches. La recherche sur l’attachement décrit comment l’expérience précoce avec des figures de soin disponibles et constantes est associée à une plus grande facilité à faire confiance aux autres à l’âge adulte, un schéma que le profil d’attachement sécurisant développe plus en détail.

Conclusion : l’anomalie a changé de camp

Ce que Løgstrup décrivait comme la norme, la confiance spontanée envers un inconnu, fonctionne aujourd’hui, dans une bonne partie de la culture contemporaine, comme l’exception qu’il faut justifier, tandis que la suspicion par défaut est devenue, pour beaucoup, le point de départ raisonnable. Bauman ne tranche pas laquelle des deux postures est la bonne. Il offre, en revanche, un outil pour remarquer le changement : se demander, la prochaine fois qu’un soupçon automatique surgit envers quelqu’un de nouveau, s’il répond à un motif réel et concret, ou s’il n’est que l’habitude d’une époque qui a appris à s’attendre au pire avant d’en avoir la moindre preuve.

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Questions fréquentes

Qui était Knud Løgstrup ?

Un théologien et philosophe éthique danois (1905-1981), formé comme pasteur dans une paroisse rurale avant d'enseigner la philosophie à l'université d'Aarhus. Il fut membre actif de la résistance danoise pendant l'occupation nazie. Son œuvre la plus citée est 'The Ethical Demand' (1956).

Que disait Løgstrup sur la confiance ?

Que faire confiance à un inconnu est le comportement naturel et spontané de l'être humain, et que seules des circonstances particulières amènent à se méfier par avance. Il considérait que soupçonner quelqu'un sans motif, et ne pas lui faire confiance, était l'exception qui nécessitait une explication.

Bauman est-il d'accord avec la thèse de Løgstrup ?

Il la reprend avec des nuances. Il souligne qu'une bonne partie de la culture contemporaine (de certaines émissions de téléréalité à la fragilité de nombreux liens actuels) semble inverser le verdict de Løgstrup, tout en rappelant que Løgstrup n'a jamais fondé sa thèse sur l'observation empirique du nombre de personnes qui font confiance, mais sur la spontanéité comme trait structurel de la vie humaine.

Se méfier systématiquement a-t-il un coût ?

Løgstrup considérait que la méfiance généralisée, exigeant vigilance et calcul constants, s'avère plus coûteuse que la confiance spontanée, tout en reconnaissant que certains contextes concrets peuvent justifier, avec un motif réel, la prudence envers une personne en particulier.