Pourquoi la science a découvert que les narcissiques ne se détestent pas eux-mêmes ?
Pendant des années, l’explication de bon sens sur le narcissisme fut qu’au fond, tout narcissique se déteste lui-même. La recherche que passe en revue Kristin Neff dans S’aimer, comment se réconcilier avec soi-même pointe exactement dans la direction contraire.
Neff, psychologue à l’Université du Texas à Austin, consacre plusieurs pages de son livre (2011) à un revirement inconfortable dans la recherche sur l’estime de soi : les données disponibles remettent non seulement en question s’il convient de poursuivre une haute estime de soi à tout prix, mais démontent en plus l’une des explications les plus répétées sur l’origine du narcissisme.
L’instrument qui a mis le mythe à l’épreuve
Pour vérifier si le narcissique se déteste « en réalité » à l’intérieur, il fallait mesurer quelque chose que la personne ne pouvait pas simplement déclarer verbalement. C’est là qu’intervient le Test d’Association Implicite (TAI) : une épreuve informatique qui mesure la rapidité avec laquelle quelqu’un associe l’étiquette « moi » à des mots positifs (« merveilleux ») par rapport à des mots négatifs (« horrible »).
- Une association rapide entre « moi » et le positif (et lente entre « moi » et le négatif) indique une haute estime de soi implicite.
- Le schéma inverse indique une faible estime de soi implicite.
- Selon ce que rapporte Neff, les personnes ayant des scores élevés à l’inventaire de personnalité narcissique (une échelle avec des affirmations comme « je crois être une personne spéciale » ou « j’aime me regarder dans les miroirs ») obtiennent des scores élevés à la fois de façon explicite et implicite.
- N’apparaît pas, dans ces données, le schéma que prédirait l’hypothèse de l’« insécurité cachée » : une façade positive à l’extérieur et un rejet automatique envers soi-même à l’intérieur.
Pourquoi le mythe restait si séduisant
Le livre cite un exemple concret de la façon dont cette idée circulait dans la conversation publique : un commentateur de télévision, parlant de jeunes célébrités, affirmait qu’à l’intérieur « une petite voix intérieure » leur répéterait qu’elles ne sont pas assez bien. Neff cite une déclaration réelle de Paris Hilton au Sunday Times en 2006(« il n’y a personne au monde comme moi… en ce moment, cette icône, c’est moi ») comme exemple du type de discours généralement lu comme une façade, et met en contraste cette lecture avec ce que montrent les propres données du TAI.
L’expérience qui révèle vraiment quelque chose : ce qui se passe quand l’ego se sent menacé
Si la haute estime de soi du narcissique n’est pas une couverture, d’où vient alors sa réaction si intense face à la critique ? Neff rassemble une expérience classique (Bushman et Baumeister, 1998) conçue exactement pour répondre à cela.
- On a demandé aux participants d’écrire une rédaction, censée être lue et évaluée par un camarade dans une autre salle (qui n’existait pas réellement).
- L’« évaluation » reçue était, au hasard, soit un éloge (« aucune suggestion, parfait ») soit une insulte (« l’une des pires rédactions que j’aie jamais lues »).
- Ensuite, dans une tâche séparée, on a dit aux participants de fixer le volume et la durée d’un bruit désagréable destiné à ce même « camarade », présenté comme faisant partie d’un exercice d’apprentissage.
- Les participants ayant des scores narcissiques élevés qui avaient reçu la critique négative furent ceux qui appliquèrent les punitions sonores les plus intenses et prolongées.
La lecture de Neff : l’agressivité n’apparaît pas parce que le narcissique se sent mal avec lui-même au fond, mais comme réponse directe à une menace ponctuelle contre une image de soi qui, jusque-là, se soutenait sans faille.
Le problème réel n’est pas le narcissisme : c’est de quoi dépend l’estime de soi
Neff élargit le champ au-delà du narcissisme clinique. Elle cite le terme qu’utilisent les psychologues pour un schéma bien plus répandu : l’estime de soi contingente (ou « fortuite »), celle qui dépend du succès, de l’approbation ou de la comparaison dans un domaine précis : l’apparence physique, la performance professionnelle, la popularité, même l’approbation perçue d’inconnus.
- Plus l’estime de soi dépend d’un domaine précis, pire se sent la personne, selon la recherche qu’elle cite, quand elle échoue précisément dans ce domaine.
- Le résultat ressemble, selon les mots de l’autrice, à des montagnes russes émotionnelles : euphorie avec le succès, désolation avec l’échec, sans terrain moyen stable.
- Neff utilise le terme académique « tapis roulant hédonique » (Brickman et Campbell, 1971) pour décrire le besoin d’une dose toujours plus grande d’approbation ou de succès pour soutenir le même niveau de bien-être.
- Une donnée qu’elle cite comme contexte historique : un rapport commandé par l’État de Californie pour démontrer les bienfaits de favoriser l’estime de soi scolaire n’a pas trouvé la plupart des résultats attendus.
Confondre la carte et le territoire
L’une des métaphores centrales du livre compare le concept que chacun a de soi-même à un tableau : une représentation, pas la réalité elle-même. Neff le compare à confondre les fruits peints dans une nature morte avec de vrais fruits, et se frustrer en constatant qu’ils ne se mangent pas.
- L’autoconcept, soutient-elle, est toujours une version simplifiée de quelque chose de bien plus complexe : pensées, émotions et comportements qui changent selon le moment, l’humeur et le contexte.
- S’accrocher à une image de soi fixe et positive fonctionne, selon son propos, davantage comme un radeau gonflable troué : il tient un moment, mais exige un effort constant pour ne pas couler.
- L’alternative que propose le livre n’est pas de remplacer une image de soi positive par une négative, mais d’arrêter d’avoir besoin d’une étiquette fixe de « bon » ou « mauvais » pour se sentir en paix.
Ce que Neff propose comme alternative, selon sa propre recherche
La conclusion de l’argument de Neff n’est pas une critique sans issue de l’estime de soi, mais une proposition concrète qu’elle a elle-même étudiée : l’autocompassion offrirait, selon ses données, une protection émotionnelle similaire à celle de la haute estime de soi contre l’autocritique destructrice, mais sans dépendre du sentiment d’être spécial ou supérieur aux autres. En ne nécessitant ni comparaison ni succès constant, elle ne serait pas soumise au même schéma de montagnes russes qu’elle décrit pour l’estime de soi contingente.
Note de responsabilité : cet article résume des idées de vulgarisation du livre S’aimer, comment se réconcilier avec soi-même, de Kristin Neff, à des fins exclusivement informatives. Ce n’est pas un critère diagnostique du narcissisme ni d’aucun autre trait ou trouble de la personnalité. Si un schéma de ce type génère un mal-être personnel ou relationnel, il est indiqué de consulter un professionnel de la santé mentale agréé.
Ce mécanisme par lequel l’estime de soi dépend de comparer et de rivaliser rejoint ce qui est déjà expliqué sur la chimie cérébrale de l’autocritique.
Sources
- Neff, K. (2011). Self-Compassion: The Proven Power of Being Kind to Yourself (publié en français sous le titre S’aimer, comment se réconcilier avec soi-même). William Morrow.
- Bushman, B. J., et Baumeister, R. F. (1998). Threatened egotism, narcissism, self-esteem, and direct and displaced aggression: Does self-love or self-hate lead to violence? Journal of Personality and Social Psychology, 75(1), 219-229.
- Brickman, P., et Campbell, D. T. (1971). Hedonic relativism and planning the good society. Dans M. H. Appley (dir.), Adaptation-Level Theory: A Symposium. Academic Press.
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Questions fréquentes
Les narcissiques ont-ils, au fond, une faible estime d'eux-mêmes ?
La recherche que rassemble Kristin Neff dans S'aimer, comment se réconcilier avec soi-même pointe vers l'inverse : avec le test d'association implicite, qui mesure les attitudes automatiques envers soi-même au-delà de ce que la personne déclare consciemment, les scores des personnes narcissiques s'avèrent élevés à la fois au niveau explicite et implicite, sans preuve d'une insécurité cachée systématique.
Avoir une haute estime de soi protège-t-il de se sentir mal avec soi-même ?
Selon la recherche citée dans le livre, cela dépend de son origine : une estime de soi qui dépend du succès, de l'approbation ou de la comparaison (ce que les psychologues appellent l'estime de soi contingente) prédirait un mal-être plus grand, pas moindre, quand survient l'échec dans ce domaine précis.
Qu'est-ce que l'estime de soi contingente ou « fortuite » ?
C'est le terme qu'utilisent les psychologues, selon ce que rapporte Neff, pour l'estime de soi qui dépend du succès ou de l'échec dans des domaines précis (l'apparence physique, l'approbation sociale, la performance professionnelle). Plus le sentiment de sa propre valeur dépend d'un domaine spécifique, plus la personne semble se sentir mal, selon la recherche, quand elle échoue précisément dans ce domaine.
Cela signifie-t-il que l'estime de soi en général est négative ?
Non selon le livre : il distingue entre une estime de soi saine (qui ne dépend pas de se sentir supérieur aux autres) et une estime de soi insécure ou contingente, et avertit que la plupart des échelles de mesure habituelles ne différencient pas les deux, ce qui complique l'interprétation de tout score élevé sans contexte supplémentaire.