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Langages de l'amour

Qu'est-ce que la « substitution de sentiment positif ou négatif » de Gottman ?

Par Rafa Personaramic4 min de lecture
Illustration minimaliste d'une balance avec un signe plus et un signe moins représentant le sentiment prédominant

John Gottman, psychologue américain qui a consacré plusieurs décennies à observer de vrais couples dans son laboratoire de l’université de Washington, décrit un mécanisme qui explique pourquoi la même phrase, dite sur le même ton, peut être reçue de façons totalement opposées selon le couple qui l’entend. Il l’appelle la « substitution de sentiment positif » (positive sentiment override) et son contraire, la « substitution de sentiment négatif » (negative sentiment override) : deux façons distinctes d’interpréter par défaut ce que fait ou dit l’autre personne, qui dépendent moins du fait précis survenu à cet instant que du fond général de la relation accumulé au fil du temps.

L’exemple des serviettes

Gottman illustre le concept par une scène domestique sans aucune charge dramatique apparente. Un couple, Olivia et Nathaniel, prépare un dîner avec des invités. Nathaniel demande où sont les serviettes ; Olivia répond, sur un ton un peu sec, qu’elles sont dans le placard. Si l’amitié de fond entre les deux est solide, le plus probable, selon Gottman, est que Nathaniel passe outre le ton et ne retienne que l’information utile : où sont les serviettes. Il peut attribuer la brusquerie d’Olivia à une autre cause ponctuelle et sans rapport avec lui, comme le fait de ne pas réussir à sortir le bouchon d’une bouteille de vin à cet instant précis. Mais si la relation traverse un moment plus difficile, la même réponse sèche peut être reçue comme une attaque directe, et déclencher une réplique tout aussi tendue, du genre « alors prends-les toi-même », qui alimente à son tour une nouvelle dispute sans rapport réel avec les serviettes.

Pourquoi le même fait s’interprète de façons opposées

Le mécanisme que Gottman décrit fonctionne comme un filtre de fond, pas comme un jugement au cas par cas. Quand la « substitution de sentiment positif » prédomine, les pensées favorables que chaque membre du couple entretient sur l’autre et sur la relation dans son ensemble sont si constantes qu’elles tendent à l’emporter sur les frictions ponctuelles : il faut un conflit nettement plus sérieux pour que le couple perde son équilibre, et le bénéfice du doute est accordé presque automatiquement. Quand, à l’inverse, la « substitution de sentiment négatif » prédomine, c’est l’exact opposé qui se produit : n’importe quelle parole dite sur un ton neutre peut être prise personnellement. Gottman donne un autre exemple quotidien pour ce second cas : la femme fait remarquer qu’il ne faut pas utiliser le micro-ondes à vide, une observation pratique sans intention de reproche, et le mari le reçoit comme une attaque contre sa compétence, répondant sur la défensive qu’il sait déjà comment s’en servir, qu’il a lu le manuel pour ça. Commence alors une dispute qui, encore une fois, n’a aucun rapport réel avec ce qui l’a déclenchée.

L’analogie du poids corporel

Pour expliquer pourquoi cet état de fond est si difficile à inverser une fois établi, Gottman recourt à une comparaison avec la théorie populaire du « point de consigne » (set point) du poids corporel : l’idée que le corps tend à maintenir un poids déterminé par homéostasie, de sorte que seul un changement du métabolisme de base (par exemple, un exercice régulier et soutenu) permet de le modifier durablement, au-delà des régimes ponctuels. Gottman applique la même logique à la relation de couple : quand le « point de consigne » général est fixé à un niveau élevé de positivité, il faut accumuler bien plus de négativité pour endommager la relation que si ce point de départ était déjà bas. Et si la relation atteint un état majoritairement négatif, l’inverser coûte beaucoup plus d’efforts que d’éviter d’y arriver en premier lieu.

D’un état à l’autre, pas du jour au lendemain

Gottman souligne que la plupart des relations démarrent avec un point de départ si favorable qu’aucun des deux membres du couple n’imagine facilement qu’elle puisse un jour dérailler. Mais cet état initial ne se maintient pas toujours par lui-même : avec le temps, l’irritation, la colère et le ressentiment non résolu peuvent éroder l’amitié de fond entre les deux au point de la rendre de plus en plus abstraite, présente en paroles mais de moins en moins dans le quotidien réel. C’est dans ce processus graduel, pas dans un déclencheur ponctuel unique, que Gottman situe le passage de la substitution de sentiment positif à la négative. Le chercheur lui-même avance qu’une fois ce point atteint, retrouver le lien d’origine peut sembler aussi difficile que remonter à contre-courant dans des eaux vives, une image qu’il utilise pour souligner pourquoi prévenir cette dégradation pèse plus lourd que d’essayer de l’inverser après coup.

Ce mécanisme est étroitement lié aux intentions de connexion (bids for connection) que Gottman décrit dans sa recherche : la proportion avec laquelle un couple se tourne vers ces petits gestes quotidiens, plutôt que de les ignorer ou d’y répondre avec hostilité, est précisément l’un des facteurs qu’il associe au maintien du point de consigne en positif au fil du temps.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la « substitution de sentiment positif » selon Gottman ?

Un état dans lequel les pensées positives d'une personne sur son couple et sa relation sont si prédominantes qu'elles tendent à l'emporter sur les moments de friction ponctuelle, un conflit bien plus sérieux étant alors nécessaire pour que le couple perde son équilibre.

Et la « substitution de sentiment négatif » est-elle l'exact opposé ?

Oui : dans cet état, même les remarques dites sur un ton neutre sont interprétées comme une attaque personnelle, et presque n'importe quoi peut devenir le point de départ d'une nouvelle dispute.

Peut-on passer d'un état à l'autre ?

Gottman le décrit comme quelque chose qui se produit avec le temps, pas du jour au lendemain : l'érosion progressive de l'amitié de fond entre les deux membres du couple, par accumulation d'irritation et de ressentiment non résolu, est ce qu'il associe au passage d'un état à l'autre.