Relations de poche : le lien que l'on range et que l'on sort quand il le faut
Une relation de poche est un lien conçu, dès le premier jour, pour ne pas grandir : on la range dans sa poche quand on n’en a pas besoin, et on la sort quand on en a besoin. Zygmunt Bauman décrit ce terme, emprunté à un guide matrimonial britannique, pour expliquer pourquoi de plus en plus de personnes préfèrent un lien qu’elles peuvent contrôler entièrement plutôt qu’un lien qu’elles pourraient perdre.
Dans L’Amour liquide (2003), le sociologue Zygmunt Bauman reprend un terme qui circulait parmi les conseillers matrimoniaux britanniques de l’époque : la relation de poche. L’expression est attribuée à Catherine Jarvie, qui commentait les opinions de Gillian Walton, de l’organisation London Marriage Guidance. On l’appelle ainsi, explique Bauman, parce qu’on la garde dans sa poche pour pouvoir la sortir quand on en a besoin et la ranger à nouveau quand on n’en a plus besoin. Ce n’est pas une métaphore anodine : elle décrit avec précision un type de lien que des millions de personnes vivent aujourd’hui sans avoir de nom clair pour le désigner.
L’origine : une réponse à un problème très précis
Bauman situe ce terme dans un phénomène plus large : l’essor du « counselling » sentimental dans la presse britannique des années quatre-vingt-dix et deux mille. Les gens s’adressaient à ces rubriques avec un problème que Bauman résume crûment : ils voulaient profiter des bénéfices d’une relation (compagnie, proximité, sexe, affection) sans en porter le poids (dépendance, obligation, risque de souffrir si l’autre déçoit). Les conseillers experts, disposés à conseiller sachant que la demande de conseils ne s’épuise jamais, ont commencé à proposer des formules pour résoudre cette contradiction. La relation de poche fut l’une des plus populaires.
Comment reconnaître une relation de poche : deux conditions et une habitude
Bauman résume, avec une certaine ironie, le mode d’emploi que le guide matrimonial lui-même proposait pour qu’une relation de poche tienne sa promesse. Ce n’est pas une liste de suggestions éparses : cela fonctionne comme un processus avec des étapes concrètes.
- Étape 1. Commencer en pleine conscience et avec clarté. Pas de « coup de foudre » ni d’élans soudains. La relation débute comme une décision, non comme quelque chose qui « arrive » à quelqu’un.
- Étape 2. Garder le contrôle à tout moment. Veiller à ce que la relation n’« échappe pas à la supervision de la tête » ni ne développe sa propre logique, et encore moins qu’elle n’occupe des territoires qui ne lui reviennent pas, en sortant de la poche à laquelle elle appartient.
- Étape 3. La ranger de nouveau quand elle n’est plus nécessaire. L’objectif final, dit Bauman en reprenant la même source, est de toujours garder « la poche vide et disponible » : prête pour la prochaine relation de poche, non pour une relation qui prendrait sa place de façon permanente.
Le résultat, quand le processus fonctionne comme prévu, est ce que Jarvie décrivait comme une relation « agréable et brève » : agréable, en partie, précisément parce qu’elle est brève, car celui qui la maintient sait qu’il n’aura pas à s’efforcer de la garder vivante longtemps.
Un exemple quotidien de ce à quoi cela ressemble
Pour comprendre le mécanisme en pratique, imaginons une situation courante, non un cas réel mais une illustration du schéma décrit par Bauman : deux personnes se rencontrent, s’apprécient, commencent à se voir régulièrement. Aucune des deux n’utilise le mot « partenaire ». Aucune ne présente l’autre comme « mon copain » ou « ma copine ». Quand se présente une opportunité de voyage, de travail ou de déménagement qui compliquerait les choses, les deux agissent comme si la relation n’existait pas en tant que facteur à prendre en compte, même si elles se voient chaque semaine depuis des mois. Le lien reste, en pratique, de la taille exacte d’une poche : il tient confortablement, ne gêne pas, et personne n’a besoin de décider formellement d’y mettre fin, car personne n’a jamais décidé formellement de le commencer.
Les autres métaphores de la même culture du conseil
Bauman situe la relation de poche au sein d’un répertoire plus large d’images qui circulaient dans la même presse et les mêmes cabinets de conseil matrimonial de l’époque, toutes occupées à résoudre la même quadrature du cercle : comment obtenir les bénéfices d’une relation sans en porter le poids.
- Les relations comme la Ribena. Ce concentré de cassis qui se vend au Royaume-Uni pour être dilué dans l’eau : bu sans dilution, il est nauséabond, il faut donc le couper pour qu’il soit tolérable, tout comme une relation aurait besoin d’être « diluée » pour être consommée sans excès.
- Les « couples ouverts ». Présentés dans ces mêmes cabinets comme des « relations révolutionnaires qui ont réussi à faire éclater la bulle asphyxiante du couple », un langage qui transforme l’absence d’exclusivité en conquête, non en carence.
- Les relations comme une voiture. Qui doit passer des révisions périodiques pour vérifier si cela vaut encore la peine de continuer à l’utiliser, au lieu de tenir pour acquis qu’elle continuera de fonctionner.
Bauman ne cite pas ces images pour s’en moquer : il les présente comme le symptôme d’une époque qui a besoin de nouvelles métaphores parce que le vocabulaire ancien de l’engagement ne lui sert plus à nommer ce qu’elle veut vraiment.
Pourquoi le contrôle est, en réalité, la partie la plus fragile du dispositif
Ce qui rend une relation de poche attrayante, selon la lecture de Bauman, c’est que son succès dépend d’une seule personne : celle qui la garde dans sa poche. Personne d’autre n’a besoin d’être d’accord avec les termes pour que, de ce côté-là, la relation « fonctionne ». Mais cette même caractéristique est aussi son point le plus faible : une relation de poche ne reste une relation de poche que tant que les deux personnes impliquées acceptent, même tacitement, de jouer exactement selon les mêmes règles et avec la même intensité d’implication. Au moment où l’une des deux commence à ressentir quelque chose qui ne tient plus dans la poche, tout le dispositif cesse de fonctionner comme prévu, et ce qui s’annonçait comme un contrôle absolu devient une source de conflit que personne n’avait négociée au préalable, précisément parce qu’il n’y a jamais eu de négociation formelle qui puisse être révisée.
Le parallèle avec les « situationships » d’aujourd’hui
Le livre de Bauman date de 2003, plus d’une décennie avant que le terme anglais « situationship » ne commence à se populariser pour décrire des liens affectifs actifs, parfois avec toute la charge émotionnelle et sexuelle d’un couple, mais sans l’étiquette ni l’engagement formel d’un couple. Bauman n’utilise pas ce mot, mais la logique qu’il décrit est pratiquement la même : un lien pensé pour offrir une certaine proximité sans rien obliger, que les deux parties peuvent maintenir exactement tant que cela leur convient et cesser sans besoin d’une conversation formelle de rupture. Que le même schéma réapparaisse deux décennies plus tard, sous un nom différent et dans un contexte technologique complètement différent (applications au lieu de rubriques de conseils dans un journal), suggère qu’il ne s’agit pas d’une mode passagère, mais d’une réponse récurrente à une même tension structurelle.
Le rapport avec l’attachement
La préférence pour des liens que l’on peut contrôler, délimiter et maintenir à une certaine distance émotionnelle rejoint ce que la recherche sur l’attachement décrit comme l’attachement évitant : le confort relatif face à l’indépendance et l’inconfort relatif face à la dépendance mutuelle. Toute personne qui traverse une étape de relations brèves et sans étiquette ne correspond pas à ce schéma, mais quand ce format devient la seule façon possible de créer des liens, il peut valoir la peine de se demander quelle fonction remplit le fait de toujours garder la poche prête à se vider.
L’envers apparaît aussi, de façon indirecte, dans le texte même de Bauman : quelqu’un ayant un schéma plus proche de l’attachement anxieux est précisément celui qui peut le plus mal vivre une relation de poche, en désirant que le lien grandisse au moment même où les règles non écrites disent qu’il ne doit pas le faire. Quand les deux personnes impliquées partent de besoins si différents, la « poche » cesse d’être un espace neutre et devient le terrain où l’une exerce, sans se le proposer entièrement, le contrôle que l’autre n’a pas.
Conclusion : un dispositif qui promet la sécurité et livre l’ambiguïté
La relation de poche résout, sur le papier, un problème réel : comment avoir de la proximité sans s’exposer au risque d’une relation traditionnelle. Mais elle le fait en déplaçant ce risque ailleurs, non en l’éliminant. Bauman n’offre pas de formule pour savoir quand une relation de poche est simplement une étape confortable et quand elle devient une façon d’éviter systématiquement tout lien qui exigerait davantage. Ce qui est clair, c’est que la taille d’une relation n’est pas décidée uniquement par le dispositif initial, mais par ce que les deux personnes ressentent et ont besoin à mesure que le temps passe, et qu’aucune poche, aussi bien conçue soit-elle, ne peut contrôler cela indéfiniment. La communication selon le style d’attachement de chaque personne impliquée est souvent, en pratique, ce qui détermine si une relation de poche se vit comme quelque chose de léger et sans conséquences ou comme une source constante d’ambiguïté non résolue.
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Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une « relation de poche » selon Zygmunt Bauman ?
Un terme que Bauman reprend de Catherine Jarvie, commentant la conseillère matrimoniale Gillian Walton : un lien qui se range et se sort selon les besoins, pensé pour être bref, agréable et sans exigence de continuité.
Est-ce la même chose qu'une « situationship » ?
Le terme anglais « situationship » est postérieur au livre de Bauman (2003) et n'y apparaît pas. Il décrit cependant une logique de lien très similaire : une relation active sans l'étiquette ni l'engagement d'une relation formelle.
Bauman présente-t-il les relations de poche comme quelque chose de positif ou de négatif ?
Il les décrit avec ironie, montrant à la fois leur attrait (contrôle, faible effort, aucun risque de souffrir en dépendant d'une autre personne) et le vide qu'il souligne : une relation qui ne se maintient que tant que personne ne s'y attache vraiment.
Préférer des liens brefs et peu engageants est-il lié à un style d'attachement particulier ?
La recherche sur l'attachement associe la préférence pour la distance et le faible engagement au style évitant, bien qu'un schéma de rencontres brèves et sans étiquette puisse avoir des motifs très différents selon la personne et le moment de sa vie.