La femme qui s'éteignait comme un moteur sans carburant quand son mari voyageait
Une patiente de Walter Riso cessait de manger, de s’habiller et même de se lever du lit chaque fois que son mari partait en voyage. Non par tristesse ou nostalgie, selon ses propres explications, mais à cause de quelque chose qui ressemblait davantage à une panne d’énergie.
Dans ¿Amar o depender? (1999), le psychologue Walter Riso décrit un phénomène qu’il distingue soigneusement de la simple nostalgie ou de la tristesse liée à une absence : la perte d’auto-efficacité, c’est-à-dire de la confiance en sa propre capacité à fonctionner sans aide extérieure.
Un cas décrit presque comme une panne mécanique
Riso raconte le cas d’une femme qui, littéralement, « se déconnecte » quand son mari est en voyage. Son métabolisme, selon les mots de l’auteur, « se met en veille ».
Certains jours, elle ne se lève même pas. Elle ne sort pas, ne regarde pas la télévision, ne rend pas visite à sa mère, ne reçoit personne et néglige complètement son alimentation et son apparence.
Riso n’y voit pas une nostalgie liée à la distance, mais une absence d’énergie, comme une voiture sans essence. Il écarte aussi la dépression, mais ce jugement mérite d’être lu avec prudence : ne plus se lever, négliger ses repas et se retirer de tout sont aussi des symptômes dépressifs, et seule une évaluation professionnelle permet de distinguer un cas de l’autre.
Quand la patiente essayait elle-même de l’expliquer, elle disait à peu près ceci : sans son mari à ses côtés, ce qu’elle faisait perdait son sens ; elle pouvait résoudre un problème, mais préférait attendre qu’il appelle ou qu’il s’en occupe à son retour.
Pourquoi ce n’est pas simplement « l’aimer beaucoup »
Riso sépare soigneusement deux choses que l’on confond souvent : quelqu’un qui nous manque et la perte de la capacité de fonctionner sans cette personne.
La première est une expérience émotionnelle courante dans tout lien proche. La seconde est, selon son analyse, le signe qu’une bonne partie de l’auto-efficacité personnelle s’est transférée, avec le temps, à l’autre personne.
Le mécanisme qu’il décrit fonctionne comme un cercle qui s’auto-alimente :
- Plus on délègue au partenaire la gestion de la vie quotidienne, moins il reste de confiance en sa propre capacité à la gérer.
- Cette confiance moindre pousse à déléguer encore davantage, jusqu’à ce que presque rien ne semble faisable sans supervision.
- Des tâches simples (amener la voiture au garage, appeler un électricien, réserver un billet) commencent à ressembler à de vrais obstacles, non à cause de leur difficulté réelle, mais faute d’habitude de les régler sans aide.
Socrate au marché, deux mille quatre cents ans plus tôt
Pour proposer une alternative à ce schéma, Riso recourt à une anecdote bien plus ancienne que la psychologie clinique elle-même.
D’après Diogène Laërce dans ses Vies et doctrines des philosophes illustres, Socrate regardait souvent la foule de marchandises exposées au marché et se disait une phrase que Riso reprend comme exemple de liberté personnelle :
« Que de choses dont je n’ai pas besoin ! »
L’idée que Riso tire de cette anecdote est claire : moins une personne a de besoins indispensables (matériels ou affectifs), plus elle est libre, non parce qu’elle cesse de profiter de ce qu’elle a, mais parce que rien de ce qu’elle possède ne devient une condition pour vivre normalement.
L’autonomie n’est pas le contraire de l’amour
Riso est attentif à un point qu’il faut souligner : l’autonomie, telle qu’il la conçoit, ne consiste pas à cesser d’avoir besoin d’affection ni à s’isoler de son partenaire. Elle consiste en quelque chose de plus concret :
- Pouvoir gérer la vie quotidienne (travail, démarches, petites décisions) sans dépendre de la disponibilité de l’autre pour cela.
- Garder des intérêts, des activités et des liens à soi qui ne dépendent pas entièrement de la présence de l’autre.
- Être capable d’être seul sans cesser de fonctionner, quelque chose de proche de ce qu’Erich Fromm décrit, depuis une autre tradition théorique, avec son idée selon laquelle apprendre à être seul est une condition pour bien aimer.
Aucune de ces trois choses, souligne Riso, n’entre en conflit avec le fait d’aimer profondément quelqu’un. Ce qui entre en conflit avec l’amour, selon son analyse, c’est de dépendre à tel point de la présence de l’autre que sa propre vie, littéralement, s’arrête en son absence. Entre « avoir beaucoup besoin de quelqu’un » et « ne pas pouvoir fonctionner sans cette personne », il y a, comme le montre ce cas, une différence de fond.
Ce que propose Riso et ce que dit la recherche sur l’auto-efficacité
Riso avance que l’auto-efficacité ne se retrouve pas par une décision ponctuelle, mais par l’accumulation de petites preuves que l’on est capable de régler les choses soi-même : prendre en charge des démarches auparavant entièrement déléguées, maintenir une activité ou une amitié à soi, et tolérer le malaise initial d’une absence sans le combler aussitôt par un appel.
L’idée rejoint la théorie d’où vient le concept. Albert Bandura (1977) a décrit quatre sources des attentes d’auto-efficacité : les accomplissements personnels (avoir fait quelque chose soi-même), l’expérience vicariante (voir d’autres le faire), la persuasion verbale et l’état physiologique. Des quatre, il a indiqué que les accomplissements personnels sont la plus puissante, parce qu’ils reposent sur l’expérience directe de la maîtrise.
Lu sous cet angle, le cas de la patiente décrit le processus inverse : chaque démarche déléguée est un accomplissement qui n’a pas lieu, et la croyance de fond (« je ne suis pas capable de me prendre en charge moi-même ») reste sans preuves contraires. Rien de tout cela ne règle le problème d’un coup, et dans ce genre de situation, l’accompagnement d’un professionnel fait la différence.
Sources
- Riso, W. (1999). ¿Amar o depender?. Norma.
- Diogène Laërce. Vies et doctrines des philosophes illustres, II, 25.
- Bandura, A. (1977). Self-efficacy: Toward a unifying theory of behavioral change. Psychological Review, 84(2), 191-215. https://doi.org/10.1037/0033-295X.84.2.191
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Questions fréquentes
Est-il habituel que la dépendance affective affecte le fonctionnement quotidien d'une personne, comme le décrit ce cas ?
Walter Riso le présente comme un cas illustratif de sa pratique clinique, non comme la norme générale de toute dépendance affective, qui selon son analyse comporte des degrés et des intensités très variables.
L'anecdote sur Socrate est-elle historiquement exacte ?
Elle provient des Vies des philosophes, de Diogène Laërce, écrite plusieurs siècles après la vie de Socrate. Comme pour bien des anecdotes antiques sur les philosophes grecs, sa littéralité historique ne peut être confirmée, bien qu'elle soit l'une des plus citées pour illustrer sa conception de la liberté personnelle.
Riso relie-t-il cela au fait de n'avoir besoin de personne du tout ?
Non. Il distingue explicitement l'autonomie, qu'il décrit comme la capacité de gérer sa propre vie sans dépendre d'une autre personne pour fonctionner, et l'isolement ou l'incapacité de créer des liens affectifs.
Qu'est-ce que « l'auto-efficacité » dans ce contexte ?
La confiance d'une personne en sa propre capacité à résoudre les problèmes quotidiens de sa vie. Le concept a été formulé par Albert Bandura en 1977 ; Riso le relie au degré de dépendance affective qu'une personne peut développer.