Peur de l'engagement : pourquoi toute relation moderne comporte une sortie de secours intégrée
Toute relation moderne, même si personne ne le dit à voix haute, comporte une sortie de secours intégrée. Le sociologue Anthony Giddens a appelé cela la « relation pure » : un lien qui ne dure que tant que les deux parties sentent qu’il vaut la peine d’y rester. Zygmunt Bauman explique, dans « L’Amour liquide » (2003), ce que l’on gagne et ce que l’on perd avec ce modèle.
Pendant des siècles, le mariage a été compris en Occident comme une « condition naturelle » : quelque chose dont la durée allait de soi, sauf circonstances extrêmes.
Bauman rappelle que la formule « jusqu’à ce que la mort nous sépare » a été, pendant des générations, la définition romantique par défaut de l’amour. Aujourd’hui, écrit-il, cette formule est « décidément démodée » : elle s’est détachée des structures de parenté et de vie matérielle dont dépendait sa validité.
Ce qui a pris sa place est un modèle différent, avec ses propres règles non écrites.
Ce qu’est exactement la « relation pure »
Le terme appartient au sociologue britannique Anthony Giddens, qui l’a développé dans La Transformation de l’intimité (1992). Bauman le cite abondamment, et les phrases entre guillemets de cette section sont tirées de ces citations de Bauman.
Selon cette description, la relation pure est aujourd’hui « la forme prédominante d’union humaine », une relation qui s’établit « pour ce que chaque personne peut en obtenir » et qui se maintient « seulement tant que les deux parties pensent qu’elle produit une satisfaction suffisante pour que chaque individu y reste ».
La différence avec le mariage traditionnel peut se résumer en trois points :
- Origine. Le mariage traditionnel était considéré comme donné par la communauté, la famille ou la religion. La relation pure se choisit activement, et ce choix doit se renouveler, même tacitement, à intervalles réguliers.
- Durée attendue. Le mariage traditionnel était présumé permanent sauf preuve du contraire. La relation pure est présumée révisable à tout moment, sans qu’une « preuve » soit nécessaire pour y mettre fin.
- Qui décide de continuer. Le mariage traditionnel dépendait d’institutions extérieures (l’Église, la loi, la pression sociale) pour se maintenir. La relation pure dépend exclusivement du fait que les deux personnes, chacune de son côté, continuent de juger qu’elle leur convient.
Giddens associe à ce modèle une forme d’amour qu’il appelle amour confluent : un amour actif et contingent, qui se heurte aux idées de « pour toujours » et de « la seule personne » propres à l’amour romantique, et qui repose sur l’ouverture émotionnelle mutuelle et sur une relation d’égal à égal. Pour Giddens, plus qu’une perte, c’était une possible démocratisation de la vie intime. Bauman, on va le voir, lit le même modèle avec bien plus d’inquiétude.
La métaphore de l’actionnaire
Bauman pousse l’idée sur un terrain délibérément inconfortable : il compare l’engagement dans une relation pure à l’achat d’actions en bourse.
Personne n’aurait l’idée d’exiger d’un actionnaire un serment de loyauté envers les actions qu’il vient d’acheter, ni d’attendre qu’il les garde « pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse et dans la pauvreté, jusqu’à ce que la mort les sépare ». Un bon détenteur d’actions surveille en permanence s’il vaut mieux les garder ou les vendre dès qu’une meilleure occasion se présente.
Bauman suggère qu’une bonne partie des relations actuelles, sans le dire ouvertement, commencent à obéir à une logique semblable : on réévalue, on compare, on décide s’il est « encore rentable » de rester.
Un exemple de ce que cela donne au quotidien
Prenons un couple qui vit ensemble depuis un moment : non pas un cas réel, mais une illustration du schéma que décrit Bauman.
Aucun des deux n’a jamais parlé de l’avenir à long terme : ni de mariage, ni d’enfants, ni de ce qui se passerait si l’un se voyait proposer un emploi dans une autre ville. Ce n’est pas qu’ils évitent le sujet par peur de se disputer.
C’est que, sans le dire, ils comprennent tous les deux que nommer un engagement à long terme changerait les règles du jeu : la relation cesserait d’être une relation qui « marche tant qu’elle marche » pour devenir une relation qui exige des explications si elle cesse de marcher. Entretenir cette ambiguïté, paradoxalement, paraît plus sûr que de la lever.
Une idée qui semble évidente à toute une génération
Bauman observe quelque chose de révélateur sur la rapidité avec laquelle la perception de ce modèle a changé : alors que pour les générations précédentes la « relation pure » de Giddens pouvait sonner comme une nouveauté sociologique, pour les personnes nées, ayant grandi ou devenues adultes au tournant du siècle, cette description leur paraît, selon ses propres mots, « familière, voire évidente ».
Ce qu’une génération décrivait comme une transformation en cours, la suivante le vit déjà comme le fonctionnement normal de n’importe quel lien.
Pourquoi tant de liens portent aujourd’hui une clause « jusqu’à nouvel ordre »
Cette logique ne se limite pas au couple. Bauman souligne que même le lien avec sa propre famille élargie est devenu, pour beaucoup de gens, une affaire de choix révocable « jusqu’à nouvel ordre », plutôt qu’un fait acquis : l’appartenance à une lignée particulière, écrit-il, est devenue l’un des « indéfinissables » de la vie liquide moderne.
Il y a cependant une exception notable dans son analyse : avoir des enfants implique un engagement irrévocable et sans terme fixé, sans clause de sortie, ce que Bauman décrit comme une obligation qui va directement à l’encontre de la logique dominante dans le reste des liens modernes, et qui, pour cette raison même, peut se révéler une expérience particulièrement déstabilisante pour qui l’assume.
Bauman utilise une image pour décrire ce qui reste de l’ancienne signification d’avoir des enfants : un « pont » vers quelque chose de plus durable que sa propre vie, jeté vers une rive aujourd’hui couverte d’une brume dont personne ne s’attend à ce qu’elle se dissipe tout à fait. La question qu’il laisse en suspens est inconfortable : si cette brume se levait, quelle sorte de côte apparaîtrait, et serait-elle assez ferme pour porter quelque chose de permanent ?
Le prix de l’élimination du risque
Investir des sentiments profonds dans une relation et s’engager implique, comme le souligne Bauman, de devenir dépendant d’une autre personne, avec tout ce que cela comporte si la relation prend fin.
La relation pure promet de réduire ce risque : tant que personne ne jure rien « jusqu’à ce que la mort nous sépare », personne n’est exposé à une rupture vécue comme la trahison d’un pacte non tenu.
Mais Bauman relève un déséquilibre qui passe souvent inaperçu : dans une relation conçue pour être révocable à tout moment, la dépendance émotionnelle d’une personne envers l’autre n’est pas toujours réciproque dans la même mesure, et cette asymétrie n’est garantie par aucun accord, précisément parce que l’accord évite de s’engager à long terme.
La dépendance est-elle le problème, ou l’absence de garanties ?
Bauman rappelle, en citant le philosophe Knud Løgstrup, que la dépendance envers une autre personne n’a pas à être vue comme quelque chose de négatif : pour Løgstrup, comme pour Emmanuel Levinas, cette même dépendance est le fondement de la responsabilité morale envers l’autre.
La peur de l’engagement que décrit Bauman ne serait donc pas la peur de dépendre de quelqu’un, mais la peur de dépendre de quelqu’un sans aucune garantie que cette dépendance soit soutenue de l’autre côté.
C’est une distinction qui rejoint ce que la recherche sur l’attachement décrit dans l’attachement évitant : moins une absence de besoin de lien que la priorité donnée à se protéger d’une éventuelle déception.
Ce que la thèse de Giddens et Bauman ne démontre pas
Il faut lire les deux auteurs pour ce qu’ils sont : des diagnostics sociologiques larges, pas des descriptions mesurées de la vie des couples. La sociologue Lynn Jamieson (1999) a publié l’une des critiques les plus citées de la relation pure. Son argument est que les données empiriques ne montrent pas que ce modèle soit la forme prédominante de lien : les inégalités de genre dans la répartition du travail et du soin persistent au sein de couples qui se disent égalitaires, et beaucoup de relations tiennent autant par le soin concret et les projets communs que par la révélation émotionnelle mutuelle que Giddens plaçait au centre.
Cette critique n’invalide pas l’intuition de fond (la sortie existe et tout le monde le sait), mais elle en nuance la portée : la « sortie de secours » est une possibilité culturelle, pas la description du fonctionnement de toutes les relations.
Conclusion : la tension ne se résout pas, elle se gère
Rien dans l’analyse de Bauman ne suggère qu’il existe une formule pour éliminer la tension entre le désir d’engagement et la peur des conséquences d’un engagement sans garanties.
Il la décrit plutôt comme l’une des conditions structurelles de la vie affective contemporaine : non pas un problème personnel à résoudre, mais un trait de l’environnement avec lequel chaque personne négocie à sa manière.
Cette négociation dépend, pour une bonne part, de l’histoire de chacun et de son propre style d’attachement : du poids que prend, dans la balance personnelle de chacun, l’élan de construire quelque chose de durable face à la prudence de ne pas investir plus que ce qu’on est prêt à perdre.
Sources
- Bauman, Z. (2003). Liquid Love: On the Frailty of Human Bonds. Polity.
- Giddens, A. (1992). The Transformation of Intimacy: Sexuality, Love and Eroticism in Modern Societies. Polity.
- Jamieson, L. (1999). Intimacy transformed? A critical look at the “pure relationship”. Sociology, 33(3), 477-494. https://doi.org/10.1017/S0038038599000310
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Questions fréquentes
Qu'est-ce que la « relation pure » d'Anthony Giddens ?
Un concept qui décrit la forme prédominante de lien dans la société contemporaine : une relation qui se soutient « pour ce que chaque personne peut en obtenir » et qui se poursuit uniquement tant que les deux parties sentent qu'elle produit une satisfaction suffisante.
Bauman est-il d'accord avec l'analyse de Giddens ?
Il la reprend pour souligner un coût que Giddens ne met pas autant en avant : si la relation ne se maintient que tant qu'elle en vaut la peine, investir des sentiments profonds et dépendre émotionnellement d'une autre personne devient un risque que tout le monde n'est pas prêt à assumer.
La peur de l'engagement est-elle un trait de personnalité ou quelque chose du contexte social ?
Bauman la décrit principalement comme une réponse rationnelle à un environnement où peu de liens offrent des garanties de continuité, bien que la recherche sur l'attachement souligne que l'histoire personnelle influence aussi le degré de risque que chacun tolère en s'engageant.
S'engager implique-t-il toujours de renoncer à sa propre liberté ?
Selon l'analyse que reprend Bauman, l'engagement implique d'accepter une dépendance mutuelle, non nécessairement une perte de liberté ; Bauman lui-même souligne que des auteurs comme Løgstrup considèrent cette dépendance comme la base de la responsabilité morale envers l'autre, non son contraire.