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Relations et vie sociale

Peur de l'engagement : pourquoi toute relation moderne comporte une sortie de secours intégrée

Par Rafa Personaramic7 min de lecture
Illustration minimaliste de deux figures géométriques reliées par un lien avec une fermeture ouverte

Toute relation moderne, même si personne ne le dit à voix haute, comporte une sortie de secours intégrée. Le sociologue Anthony Giddens a appelé cela la « relation pure » : un lien qui ne dure que tant que les deux parties sentent qu’il en vaut la peine de le poursuivre. Zygmunt Bauman explique, dans « L’Amour liquide » (2003), ce que l’on gagne et ce que l’on perd avec ce modèle.

Pendant des siècles, le mariage s’est compris en Occident comme une « condition naturelle » : quelque chose dont la durabilité allait de soi, sauf circonstances extrêmes. Bauman rappelle que la formule « jusqu’à ce que la mort nous sépare » a été, pendant des générations, la définition romantique par défaut de l’amour. Aujourd’hui, écrit-il, cette formule est « décidément démodée » : elle s’est déconnectée des structures de parenté et de vie matérielle dont dépendait sa validité. Ce qui a pris sa place est un modèle différent, avec ses propres règles non écrites.

Ce qu’est exactement la « relation pure »

Le terme appartient au sociologue britannique Anthony Giddens, largement cité par Bauman. Selon sa description, la relation pure est aujourd’hui « la forme prédominante d’union humaine », une relation qui s’établit « pour ce que chaque personne peut en obtenir » et qui se maintient « seulement tant que les deux parties pensent qu’elle produit une satisfaction suffisante pour que chaque individu y reste ». La différence avec le mariage traditionnel peut se résumer en trois points :

  • Origine. Le mariage traditionnel était présumé donné par la communauté, la famille ou la religion. La relation pure se choisit activement, et ce choix doit se renouveler, même tacitement, régulièrement.
  • Durée attendue. Le mariage traditionnel était présumé permanent sauf preuve du contraire. La relation pure est présumée révisable à tout moment, sans besoin d’une « preuve » justifiant d’y mettre fin.
  • Qui décide de continuer. Le mariage traditionnel dépendait d’institutions extérieures (l’Église, la loi, la pression sociale) pour se maintenir. La relation pure dépend exclusivement du fait que les deux personnes, séparément, continuent de considérer qu’il est dans leur intérêt de rester.

La métaphore de l’actionnaire

Bauman pousse l’idée vers un terrain délibérément inconfortable : il compare s’engager dans une relation pure à acheter des actions en bourse. Personne n’aurait l’idée d’exiger d’un actionnaire un serment de loyauté envers les actions qu’il vient d’acquérir, ni d’attendre qu’il les conserve « pour le meilleur et pour le pire, dans la richesse et dans la pauvreté, jusqu’à ce que la mort les sépare ». Un bon détenteur d’actions surveille constamment s’il vaut mieux les conserver ou les vendre dès qu’une meilleure opportunité se présente. Bauman suggère qu’une bonne partie des relations actuelles, sans le dire ouvertement, commencent à obéir à une logique similaire : on révise, on compare, on décide si « ça reste rentable » de rester.

Un exemple de ce que cela donne au quotidien

Prenons un couple qui vit ensemble depuis un moment, non pas un cas réel mais une illustration du schéma décrit par Bauman. Aucun des deux n’a jamais parlé de l’avenir à long terme : ni de se marier, ni d’avoir des enfants, ni de ce qui se passerait si l’un se voyait offrir un emploi dans une autre ville. Ce n’est pas qu’ils évitent le sujet par peur de se disputer. C’est que, sans le dire, ils comprennent tous deux que nommer un engagement à long terme changerait les règles du jeu : cela cesserait d’être une relation qui « fonctionne tant qu’elle fonctionne » pour devenir une relation exigeant des explications si elle cesse de fonctionner. Maintenir cette ambiguïté, paradoxalement, se sent plus sûr que de la résoudre.

Une idée qui semble évidente à toute une génération

Bauman observe quelque chose de révélateur sur la façon dont la perception de ce modèle a changé en peu de temps : alors que pour les générations précédentes, la « relation pure » de Giddens pouvait sonner comme une nouveauté sociologique, pour les personnes nées, ayant grandi ou étant devenues adultes avec le changement de siècle, cette description leur semble, selon ses propres mots, « familière, voire évidente ». Ce qu’une génération décrivait comme une transformation en cours, la suivante le vit déjà simplement comme le fonctionnement normal de tout lien.

Pourquoi tant de liens portent aujourd’hui une clause « jusqu’à nouvel ordre »

Cette logique ne se limite pas au couple. Bauman souligne que même le lien avec sa propre famille élargie est devenu, pour beaucoup de personnes, une question de choix révocable « jusqu’à nouvel ordre », plutôt qu’un fait donné pour acquis : l’appartenance à une lignée particulière, écrit-il, est devenue l’un des « indéfinissables » de la vie liquide moderne. Il y a cependant une exception notable dans son analyse : avoir des enfants implique un engagement irrévocable et à durée indéterminée, sans clause de sortie, quelque chose que Bauman décrit comme une obligation allant directement à l’encontre de la logique dominante dans le reste des liens modernes, et qui peut donc constituer une expérience particulièrement déstabilisante pour qui l’assume.

Bauman utilise une image pour décrire ce qui reste de l’ancienne signification d’avoir des enfants : un « pont » vers quelque chose de plus durable que sa propre vie, jeté sur une rive aujourd’hui couverte d’une brume dont personne ne s’attend à ce qu’elle se dissipe totalement. La question qu’il laisse flotter est inconfortable : si cette brume se dissipait, quelle sorte de côte apparaîtrait, et serait-elle assez ferme pour soutenir quelque chose de permanent ?

Le prix d’éliminer le risque

Investir des sentiments profonds dans une relation et s’engager implique, selon Bauman, de devenir dépendant d’une autre personne, avec tout ce que cela comporte si la relation prend fin. La relation pure promet de réduire ce risque : tant que personne ne jure rien « jusqu’à ce que la mort les sépare », personne n’est exposé à une rupture ressentie comme la trahison d’un pacte non tenu. Mais Bauman relève un déséquilibre qui passe souvent inaperçu : au sein d’une relation pensée pour être révocable à tout moment, la dépendance émotionnelle d’une personne envers une autre n’est pas toujours réciproque dans la même mesure, et cette asymétrie n’est garantie par aucun accord, précisément parce que l’accord évite de s’engager à long terme.

La dépendance est-elle le problème, ou l’absence de garanties ?

Bauman rappelle, en citant le philosophe Knud Løgstrup, que la dépendance envers une autre personne ne doit pas nécessairement se comprendre comme quelque chose de négatif : pour Løgstrup, et aussi pour Emmanuel Levinas, cette même dépendance est la base de la responsabilité morale envers l’autre. La peur de l’engagement que décrit Bauman ne serait alors pas une peur de dépendre de quelqu’un, mais une peur de dépendre de quelqu’un sans aucune garantie que cette dépendance soit soutenue depuis l’autre côté. C’est une distinction qui rejoint ce que la recherche sur l’attachement décrit dans l’attachement évitant : non pas tant l’absence de besoin de lien, mais la priorité donnée à se protéger d’une possible déception.

Conclusion : la tension ne se résout pas, elle se gère

Rien dans l’analyse de Bauman ne suggère qu’il existe une formule pour éliminer la tension entre le désir d’engagement et la peur des conséquences de s’engager sans garanties. Il la décrit plutôt comme l’une des conditions structurelles de la vie affective contemporaine : non pas un problème personnel à résoudre, mais un trait de l’environnement avec lequel chaque personne négocie à sa manière. Cette négociation dépend, en grande partie, de sa propre histoire et de son propre style d’attachement : combien pèse, dans la balance personnelle de chacun, l’élan de construire quelque chose de durable face à la prudence de ne pas investir plus que ce qu’on est prêt à perdre.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que la « relation pure » d'Anthony Giddens ?

Un concept qui décrit la forme prédominante de lien dans la société contemporaine : une relation qui se soutient « pour ce que chaque personne peut en obtenir » et qui se poursuit uniquement tant que les deux parties sentent qu'elle produit une satisfaction suffisante.

Bauman est-il d'accord avec l'analyse de Giddens ?

Il la reprend pour souligner un coût que Giddens ne met pas autant en avant : si la relation ne se maintient que tant qu'elle en vaut la peine, investir des sentiments profonds et dépendre émotionnellement d'une autre personne devient un risque que tout le monde n'est pas prêt à assumer.

La peur de l'engagement est-elle un trait de personnalité ou quelque chose du contexte social ?

Bauman la décrit principalement comme une réponse rationnelle à un environnement où peu de liens offrent des garanties de continuité, bien que la recherche sur l'attachement souligne que l'histoire personnelle influence aussi le degré de risque que chacun tolère en s'engageant.

S'engager implique-t-il toujours de renoncer à sa propre liberté ?

Selon l'analyse que reprend Bauman, l'engagement implique d'accepter une dépendance mutuelle, non nécessairement une perte de liberté ; Bauman lui-même souligne que des auteurs comme Løgstrup considèrent cette dépendance comme la base de la responsabilité morale envers l'autre, non son contraire.