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Relations et vie sociale

La parabole de Jonas : pourquoi Erich Fromm disait qu'aimer est un travail, pas un sentiment

Par la rédaction de Personaramic6 min de lecture
Illustration minimaliste d'une plante poussant à côté d'une baleine géométrique

Pour Erich Fromm, aimer n’est pas ressentir quelque chose pour quelqu’un : c’est veiller, de façon active et durable, à ce que cette personne, cette idée ou cette cause grandisse.

Le psychanalyste allemand a consacré une bonne partie de L’Art d’aimer (1956) à démonter l’idée qu’aimer est quelque chose qui « arrive », tout simplement.

Pour expliquer l’un des quatre éléments qui, selon lui, soutiennent toute forme d’amour (le soin), il a choisi un récit biblique peu habituel en théorie psychologique : l’histoire de Jonas.

Jonas, l’homme qui fuyait l’amour

Dieu demande à Jonas d’aller à Ninive pour avertir ses habitants qu’ils seront punis s’ils ne changent pas de conduite.

Jonas fuit dans la direction opposée. Non par peur de l’échec, mais pour la raison inverse : il craint que la mission réussisse, que les habitants de Ninive se repentent et que Dieu leur pardonne.

Il finit dans le ventre d’un grand poisson (la tradition en a fait une baleine), symbole, selon la lecture de Fromm, de l’isolement auquel le condamne son propre manque d’amour.

Quand il arrive enfin à Ninive et prêche, il se produit exactement ce qu’il craignait : la ville se repent et Dieu lui pardonne. Jonas se met en colère. Il voulait la justice, pas la miséricorde.

Il s’assoit à l’ombre d’une plante que Dieu a fait pousser pour le protéger du soleil (le ricin). Quand la plante se dessèche, Jonas s’enfonce dans la plainte.

C’est alors qu’arrive la réponse que Fromm cite comme la clé de tout le récit : Dieu lui dit que s’il se soucie d’une plante qu’il n’a ni plantée ni soignée, il devrait à plus forte raison se soucier d’une ville de plus de cent vingt mille personnes.

La lecture de Fromm : Jonas ne manquait pas de foi, il manquait d’amour

Fromm décrit Jonas comme un homme doté d’un fort sens de l’ordre et de la loi, mais sans amour.

Il sait ce qui est bien et ce qui est mal. Ce qu’il ne sait pas faire, c’est veiller à ce que quelque chose ou quelqu’un grandisse, même quand cette croissance ne lui profite pas et ne lui donne pas raison.

De cette lecture, il tire l’une de ses phrases les plus citées sur l’amour :

On aime ce pour quoi l’on travaille, et l’on travaille pour ce que l’on aime.

Erich Fromm, L’Art d’aimer

Ce n’est pas une phrase décorative. C’est, pour Fromm, une définition de travail : l’amour et l’effort soutenu ne sont pas deux choses distinctes qui coïncident parfois, ce sont la même chose vue sous deux angles.

Le soin, premier ingrédient de l’amour selon Fromm

Fromm illustre l’idée par un exemple domestique, presque provocateur dans sa simplicité :

  • Si une femme dit qu’elle aime les fleurs mais oublie de les arroser, nous ne croyons pas à son amour des fleurs, même si elle le répète.
  • Si quelqu’un dit qu’il aime les animaux mais ne se soucie pas de leur bien-être, il se passe exactement la même chose.
  • Aucune déclaration d’amour d’une mère ne serait crédible si, dans le même temps, elle négligeait systématiquement son enfant.

D’où sa définition : le soin est « la préoccupation active pour la vie et la croissance de ce que nous aimons ». Quand cette préoccupation active fait défaut, il n’y a pas d’amour, aussi intense que soit l’émotion ressentie.

Le mot clé est active. Fromm distingue l’amour comme affect passif (quelque chose qui vous arrive, comme avoir froid) et l’amour comme activité (quelque chose que vous faites, comme apprendre une langue).

Jonas ressent beaucoup de choses tout au long du récit (peur, colère, apitoiement sur lui-même), mais à aucun moment il n’agit par souci de l’autre.

La responsabilité : l’autre face du soin

Étroitement liée au soin, il y a ce que Fromm appelle la responsabilité, entendue dans son sens le plus littéral : la capacité de « répondre » aux besoins d’un autre, exprimés ou non.

Pour l’expliquer, Fromm recourt à une autre figure biblique, Caïn, qui demande : « Suis-je le gardien de mon frère ? ».

Cette question, souligne Fromm, contient déjà sa réponse : celui qui aime n’a pas besoin de la poser, car il ressent la vie de l’autre comme sa propre affaire, et non comme un fardeau extérieur et imposé.

Pourquoi cette distinction reste utile aujourd’hui

L’idée de Fromm aide à distinguer deux choses que l’on confond souvent dans une relation, qu’elle soit de couple, d’amitié ou de famille :

  • Ressentir une affection intense pour quelqu’un à un moment donné.
  • Maintenir ce soin de façon constante, y compris quand il n’y a pas de récompense émotionnelle immédiate en retour.

La psychologie des relations est arrivée à quelque chose de proche par un autre chemin. Son concept central est la réactivité perçue (perceived responsiveness) : le sentiment que l’autre personne comprend, apprécie et prend en compte ce dont nous avons besoin. Dans une étude par journal quotidien menée auprès de 67 couples cohabitants, Maisel et Gable (2009) ont observé que le soutien reçu n’était associé à moins de tristesse, moins d’anxiété et une meilleure qualité de relation que lorsqu’il était réactif, c’est-à-dire ajusté à ce dont la personne avait besoin. Aider sans tenir compte de ce dont l’autre a besoin ne produisait pas ces bénéfices.

C’est presque une traduction empirique de la « responsabilité » de Fromm : il ne suffit pas d’éprouver de l’affection ni de faire des choses pour quelqu’un, il importe de répondre à cette personne précise. Fromm est arrivé à cette idée à partir d’un récit vieux de plus de deux mille ans, bien avant que cette recherche n’existe, et son livre est un essai, pas une étude : la convergence porte sur le fond, ce n’est pas une confirmation point par point.

Une idée, pas une recette

Fromm dit clairement que son livre n’offre pas de recettes pour « mieux aimer » en cinq étapes.

Ce qu’il propose, c’est un changement de regard : cesser de se demander qui j’aime suffisamment et commencer à se demander de quoi je m’occupe activement en ce moment.

C’est une distinction inconfortable, car elle déplace l’attention de l’émotion (quelque chose qui ne se contrôle pas toujours) vers l’action (quelque chose qui dépend, au moins en partie, de soi).

L’histoire de Jonas ne figure pas dans L’Art d’aimer comme une curiosité religieuse. Elle y figure parce que, selon Fromm, elle résume mieux que n’importe quelle définition technique la différence entre ressentir quelque chose pour quelqu’un et s’engager à ce que cette chose, ou cette personne, grandisse.

Sources

  • Fromm, E. (1956). The Art of Loving. Harper & Brothers.
  • Maisel, N. C. et Gable, S. L. (2009). The paradox of received social support: The importance of responsiveness. Psychological Science, 20(8), 928-932. https://doi.org/10.1111/j.1467-9280.2009.02388.x

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Questions fréquentes

Fromm était-il théologien ?

Non. Erich Fromm (1900-1980) était psychanalyste et philosophe social, formé dans la tradition freudienne et dans la pensée humaniste. Dans L'Art d'aimer (1956), il recourt souvent à des récits bibliques comme matériau symbolique, non comme doctrine religieuse.

Que signifie exactement le « soin » dans la théorie de Fromm sur l'amour ?

Fromm le décrit comme la préoccupation active pour la vie et la croissance de ce que l'on aime, distincte du fait de ressentir de l'affection ou de dire que l'on aime quelque chose sans s'en occuper.

Le soin est-il le seul ingrédient de l'amour selon Fromm ?

Non. Fromm décrit quatre éléments interdépendants : le soin, la responsabilité, le respect et la connaissance. Le soin est celui qu'il illustre avec l'histoire de Jonas, mais les quatre ont besoin les uns des autres.

Cette idée s'applique-t-elle uniquement à l'amour de couple ?

Selon la formulation même de Fromm, non : il la décrit comme un élément commun à toutes les formes d'amour, de l'amour envers une autre personne jusqu'à l'amour d'un projet, d'une idée ou d'une communauté.