Le bouton supprimer : pourquoi le ghosting fait si mal à l'ère des applis
Une seule phrase, recueillie dans une véritable étude de l’Université de Bath et citée par Zygmunt Bauman, explique pourquoi les rencontres en ligne ont détrôné le bar pour célibataires : « on peut toujours appuyer sur delete ». La possibilité de disparaître sans donner d’explications n’est pas un effet secondaire gênant des applis de rencontre : c’est, selon Bauman, leur plus grand attrait.
Quand les rencontres en ligne commençaient à se répandre au Royaume-Uni, un chercheur de l’Université de Bath a interrogé des utilisateurs sur ce qu’ils trouvaient si attirant dans ce format par rapport aux rencontres en personne.
La réponse d’un homme de 28 ans, reprise dans le livre de Bauman, résume le phénomène en une seule phrase :
« On peut toujours appuyer sur delete. »
Rien de plus facile, ajoutait-il, que de ne pas répondre à un e-mail. Deux décennies plus tard, ce même geste porte un nom : le ghosting.
Comment un défaut est devenu l’avantage principal
La journaliste Louise France, également citée par Bauman, observait que pour ceux qui ont grandi entourés de connexion numérique, les rencontres en ligne ont cessé d’être le dernier recours de qui ne trouve pas de partenaire autrement, pour devenir tout simplement une activité de loisir.
Le processus qu’elle décrit obéit à une logique interne claire :
- Dans une rencontre en face à face, la glace brisée reste brisée. Une fois que deux personnes se sont rencontrées en personne, il n’existe pas de façon propre de défaire ce premier contact sans une conversation gênante.
- Dans une conversation en ligne, cette même glace peut se reformer à tout moment, sans que celui qui décide de s’éloigner ait à donner la moindre raison : il suffit de cesser de répondre.
- Le coût d’« essayer » quelqu’un tombe presque à zéro. Le psychologue Jeff Gavin, de la même université, comparait cela à l’achat sur catalogue : on peut « essayer » quelqu’un avec la même sensation de sécurité qu’offre une commande par correspondance avec « satisfait ou remboursé », sans réelle obligation d’achat.
- Cette réduction du risque change le calcul de départ. Savoir que la sortie de secours existe, même si on ne l’utilise jamais, change la façon d’entrer par la porte principale : on parle à plus de gens, avec moins de peur de « perdre son temps » avec la mauvaise personne.
Le même tour que les centres commerciaux
Bauman trace un parallèle révélateur avec un changement antérieur : celui des centres commerciaux, qui ont transformé des tâches domestiques autrefois vécues comme une corvée (faire les courses, assurer la subsistance quotidienne) en une forme de divertissement.
Ce que le lèche-vitrines a fait aux tâches ménagères, écrit-il, Internet l’a fait à la négociation amoureuse : il a transformé ce qui se vivait d’ordinaire comme une démarche inconfortable et pleine de frictions en une activité de loisir, avec la même promesse de plaisir et de risque maîtrisé qu’offre n’importe quel centre commercial.
Mais, précise-t-il, cette transformation n’aurait pas fonctionné sans un autre changement préalable : la disparition progressive de la relation à plein temps, avec son ancienne obligation d’« être là chaque fois que l’autre en a besoin », qui pendant des générations fut une condition tenue pour acquise dans tout couple.
Un exemple vécu de l’autre côté
Pour illustrer l’envers de cette dynamique, imaginons une situation courante, non pas un cas documenté mais un exemple du schéma que Bauman laisse sans développer : deux personnes échangent intensément depuis plusieurs jours sur une appli.
Il y a des projets de rendez-vous, des blagues complices, le sentiment partagé que « c’est du sérieux ». Du jour au lendemain, l’un des deux cesse de répondre. Ni dispute, ni désaccord, ni message d’adieu.
L’autre relit la conversation en cherchant ce qui a mal tourné, sans rien trouver de concret, parce qu’il n’y a rien : quelqu’un a simplement appuyé sur une touche.
L’absence de raison explicite ne rend pas l’expérience plus légère. Au contraire : sans la moindre explication à laquelle se raccrocher, l’esprit de celui qui attend tend à fabriquer ses propres explications, presque toujours moins favorables que n’importe quelle raison réelle qui pourrait se cacher derrière le silence.
Ce que la recherche a mesuré sur le ghosting
Le mot est arrivé dans les revues scientifiques bien après les conversations, et les premières études dessinent un phénomène plus courant et plus nuancé que ne le laisse penser sa réputation.
- Presque tout le monde a connu les deux côtés. Leah LeFebvre et son équipe (2019) ont interrogé 99 jeunes adultes américains sur leurs expériences. La plupart avaient déjà disparu au moins une fois, et avaient aussi été celui ou celle qui restait à attendre.
- Ce que l’on croit sur l’amour prédit qui disparaît. Gili Freedman, Darcey Powell, Benjamin Le et Kipling Williams (2019) ont étudié 554 puis 747 personnes dans deux études. Celles qui adhéraient à des croyances de « destin » (une relation colle ou ne colle pas dès le départ) jugeaient le ghosting plus acceptable, avaient davantage l’intention d’y recourir et l’avaient plus souvent pratiqué. Celles qui pensaient que les relations se construisent avec le temps le jugeaient moins acceptable.
- Tous les silences ne pèsent pas pareil. Auprès de 626 adultes espagnols de 18 à 40 ans, Raúl Navarro et son équipe (2020) ont comparé le ghosting au breadcrumbing, ces « miettes » d’attention intermittente qui maintiennent l’autre accroché sans engagement. Les personnes ayant reçu des miettes, seules ou combinées au ghosting, montraient moins de satisfaction de vie et davantage de solitude et d’impuissance. Le ghosting seul n’était pas associé de façon significative à ces mesures.
Les croyances de « destin » rejoignent la logique de catalogue que décrivait Bauman : si l’on juge une personne comme un produit qui convient ou ne convient pas, la renvoyer sans explication paraît raisonnable. Et l’étude espagnole ajoute une nuance honnête : que le ghosting ne se traduise pas par des différences mesurables de bien-être général ne veut pas dire qu’il ne fait pas mal, mais que, dans cet échantillon, ce qui pesait le plus était l’incertitude qui se prolonge.
Pourquoi cela fait si mal : un ostracisme en miniature
La réponse la plus solide à la question du titre vient de la recherche sur l’ostracisme. Kipling Williams, l’un des auteurs de l’étude sur le destin, mesure depuis des décennies ce qui se passe quand quelqu’un est ignoré ou exclu. Son modèle (Williams, 2007) décrit quatre besoins menacés : l’appartenance, l’estime de soi, le contrôle et le sentiment d’exister pour les autres.
Le ghosting touche les quatre à la fois, mais surtout le contrôle. Dans une rupture explicite, il y a quelque chose à quoi répondre : un motif, une phrase, même injuste. Face au silence, il n’y a rien à discuter, pas même la certitude que la relation est terminée. Le silence laisse celui qui le reçoit sans aucune marge d’action, et ce manque de contrôle est ce qui prolonge le malaise.
Un bouton, deux façons très différentes de le vivre
Cette asymétrie rejoint ce que la recherche sur l’attachement décrit à propos de la manière d’affronter le conflit ou la fin d’un lien :
- Celui qui supprime pratique généralement, sans forcément le savoir, une forme d’évitement direct du conflit : se retirer sans le dire, un schéma décrit dans le profil de celui qui évite le conflit par rapport à d’autres façons de le gérer.
- Celui qui reçoit le silence, s’il a un style proche de l’attachement anxieux, tend à vivre cette absence de réponse plus intensément, précisément parce qu’il dépend davantage d’une confirmation explicite pour sentir que le lien tient toujours. Quand ce silence laisse derrière lui quelque chose qui ressemble à un deuil sans clôture, notre test sur les schémas de deuil amoureux aide à identifier dans lequel de ces schémas vous vous reconnaissez.
Le même bouton, pressé pour la même raison (éviter une conversation gênante), produit des expériences radicalement différentes selon le côté où chacun se trouve. Découvrir votre propre style d’attachement aide à situer de quel côté vous tombez le plus souvent.
Pourquoi cela continue de fonctionner même quand personne ne veut blesser
Rien de tout cela ne signifie que celui qui choisit de disparaître y prend plaisir, ni qu’il agit avec de mauvaises intentions.
La logique que décrit Bauman est plus froide : dans un environnement où aucune relation n’arrive avec des garanties de durée, réduire le coût émotionnel d’une erreur de personne devient une façon rationnelle, quoique inconfortable, de se protéger.
Le problème, c’est que cette même logique, appliquée par les deux parties à la fois, expose chacune à se retrouver, lors de la conversation suivante, du côté de celui qui attend une réponse qui n’arrive jamais.
Ce qui a changé et ce qui reste
Les rencontres en ligne que Bauman décrivait en 2003 sont devenues, vingt ans plus tard, des applications mobiles avec un bouton « supprimer le match » accessible d’un seul geste.
Le mécanisme qu’il a identifié reste pratiquement intact : plus il est facile de commencer à parler à quelqu’un, plus il est facile d’arrêter sans un mot.
Ce qui n’a pas changé, c’est l’asymétrie de fond :
Celui qui supprime gagne un contrôle immédiat, celui qui est supprimé hérite de l’incertitude.
La façon dont chacun vit ce silence, pourtant, dépend toujours moins de la technologie que de la manière dont il a appris, bien avant la première appli, à gérer la proximité et la distance dans ses liens, ce que la communication selon votre style d’attachement aide à comprendre plus en détail.
Sources
- Bauman, Z. (2003). Liquid Love: On the Frailty of Human Bonds. Polity.
- Freedman, G., Powell, D. N., Le, B. et Williams, K. D. (2019). Ghosting and destiny: Implicit theories of relationships predict beliefs about ghosting. Journal of Social and Personal Relationships, 36(3), 905-924. https://doi.org/10.1177/0265407517748791
- LeFebvre, L. E., Allen, M., Rasner, R. D., Garstad, S., Wilms, A. et Parrish, C. (2019). Ghosting in emerging adults’ romantic relationships: The digital dissolution disappearance strategy. Imagination, Cognition and Personality, 39(2), 125-150. https://doi.org/10.1177/0276236618820519
- Navarro, R., Larrañaga, E., Yubero, S. et Víllora, B. (2020). Psychological correlates of ghosting and breadcrumbing experiences: A preliminary study among adults. International Journal of Environmental Research and Public Health, 17(3), 1116. https://doi.org/10.3390/ijerph17031116
- Williams, K. D. (2007). Ostracism. Annual Review of Psychology, 58, 425-452. https://doi.org/10.1146/annurev.psych.58.110405.085641
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Questions fréquentes
D'où vient l'idée du « bouton supprimer » que décrit Bauman ?
D'une étude de l'Université de Bath sur les rencontres en ligne, citée dans « L'Amour liquide » (2003). Un interviewé de 28 ans a résumé l'avantage des rencontres en ligne sur le contact en personne par une phrase : « on peut toujours appuyer sur delete ».
Bauman utilise-t-il le mot « ghosting » ?
Non, le terme « ghosting » s'est popularisé des années après la publication du livre. Bauman décrit le même phénomène avec un autre langage : la « fin à la demande » d'un lien, sans avoir à la justifier auprès de l'autre personne.
Pourquoi les rencontres en ligne sont-elles comparées aux achats sur catalogue dans le livre ?
Parce que, comme l'explique Bauman en citant le chercheur Jeff Gavin, les deux offrent la même sensation de sécurité : on peut « essayer » sans s'engager complètement, avec la possibilité implicite de retour ou d'annulation si le résultat ne convainc pas.
Le ghosting est-il lié à un style d'attachement en particulier ?
La recherche sur l'attachement associe le retrait silencieux, comme façon d'éviter le conflit, au style évitant, tandis que les personnes au style plus anxieux vivent généralement ce silence avec une intensité particulière, car elles dépendent davantage d'une confirmation explicite du lien.