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Intelligence émotionnelle

Estime de soi : la formule de 1890 qui explique pourquoi l'argent fait plus mal que le bronze

Par la rédaction de Personaramic6 min de lecture
Illustration géométrique d'un podium à trois marches, la deuxième place mise en valeur en corail, surmontée d'un cercle en guise de médaille

En 1890, un professeur de Harvard a écrit l’estime de soi comme une division d’école primaire. Un siècle plus tard, les caméras des Jeux olympiques ont saisi quelque chose d’absurde en apparence : les troisièmes du podium souriaient davantage que les deuxièmes.

Ce professeur s’appelait William James, et la formule figure au chapitre X de ses Principles of Psychology, consacré à la conscience du moi.

C’est l’une des idées sur l’estime de soi les plus citées de l’histoire de la psychologie, et aussi l’une des plus mal comprises.

Ce qu’est l’estime de soi selon William James : une fraction

La formule est la suivante :

  • Estime de soi = Succès / Prétentions

Au numérateur, ce que vous obtenez. Au dénominateur, ce que vous vous étiez fixé.

La conséquence mathématique est immédiate, et James la formule : la fraction augmente si le numérateur grandit ou si le dénominateur diminue.

Il écrit, en substance, que renoncer à des prétentions est un soulagement aussi béni que de les voir satisfaites. Ses exemples sont d’une franchise presque comique :

  • Le jour où l’on cesse enfin de vouloir être jeune ou mince : Dieu merci, dit-on, ces illusions sont parties.
  • Un homme ruiné pendant la guerre de Sécession qui se roula dans la poussière en disant ne s’être jamais senti aussi libre et heureux.
  • Une phrase de Carlyle, en substance : ramenez à zéro vos prétentions de salaire, et le monde sera à vos pieds.

Le psychologue qui ignorait le grec (et s’en moquait)

La clé n’est pas la division. C’est ce qui compte comme prétention.

James se prend lui-même pour exemple : ayant tout misé sur le fait d’être psychologue, il se sent mortifié si d’autres en savent bien plus que lui en psychologie. Son ignorance crasse du grec, en revanche, ne l’humilie en rien, car il n’a jamais voulu être linguiste. L’échec ne fait pas mal dans l’absolu : il fait mal uniquement là où l’on a misé sur soi.

Et comme personne ne peut miser sur tout, James énumère les moi qu’il aimerait être à la fois : beau, grand athlète, gagner « un million par an », homme d’esprit, bon vivant, séducteur, philosophe, philanthrope, homme d’État, guerrier, explorateur de l’Afrique, compositeur et saint.

C’est impossible : le travail du millionnaire contrarierait celui du saint. Choisir un moi, c’est aussi choisir où l’on s’autorise à échouer.

Pourquoi le deuxième meilleur du monde a honte

Vient alors le passage qui, un siècle plus tard, ressemble à une prédiction. James décrit le paradoxe d’un homme mort de honte parce qu’il n’est que le deuxième boxeur ou le deuxième rameur du monde.

Avoir battu toute la population du globe sauf un ne compte pas pour lui. Il s’était promis de battre celui-là, et tant qu’il n’y parvient pas, rien d’autre ne compte. Le gringalet que tout le monde bat, lui, n’en souffre pas du tout, car il a abandonné cette prétention depuis longtemps.

Argent contre bronze : ce qu’ont vu les caméras olympiques

En 1995, Victoria Medvec, Scott Madey et Thomas Gilovich ont demandé à des étudiants d’évaluer, à partir d’images télévisées, le visage de médaillés des Jeux de Barcelone 1992, à la fin de l’épreuve puis sur le podium.

Le résultat : les médaillés de bronze paraissaient plus heureux que les médaillés d’argent. Leur explication : la pensée contrefactuelle, la comparaison avec ce qui aurait pu arriver.

  • Le médaillé d’argent se compare à l’or qu’il a frôlé.
  • Le médaillé de bronze se compare à la quatrième place, celle de l’athlète qui rentre sans rien.

Le résultat n’est pas resté isolé :

  • Matsumoto et Willingham (2006) ont codé les expressions faciales des médaillés de judo d’Athènes 2004. Juste après le dernier combat, 13 champions sur 14 et 18 médaillés de bronze sur 26 (photos exploitables) souriaient. Aucun des 14 médaillés d’argent.
  • Sur le podium, presque tous souriaient, mais les sourires des médaillés d’argent étaient plus souvent contrôlés ou mêlés de tristesse.
  • Hedgcock, Luangrath et Webster (2021) ont analysé par logiciel de reconnaissance faciale 413 athlètes de 67 pays sur cinq Jeux (2000 à 2016) : les médaillés de bronze avaient plus de chances de sourire que ceux d’argent.

La nuance décisive est venue de McGraw, Mellers et Tetlock (2005) : les attentes préalables pèsent lourd. Qui espérait l’or vit l’argent comme une défaite.

C’est, mot pour mot, le dénominateur de James.

Que dit la psychologie actuelle de l’estime de soi ?

En 2001, Jennifer Crocker et Connie Wolfe ont publié dans la Psychological Review leur théorie des contingences de l’estime de soi, qui part explicitement de James :

  • L’estime de soi de chacun oscille autour de son niveau habituel.
  • Ces oscillations dépendent surtout des réussites et des échecs dans les domaines où la personne a placé sa valeur : l’apparence, l’approbation d’autrui, les études, la vertu.
  • Dans les domaines qui lui sont indifférents, un échec laisse à peine une trace, comme le grec de James.

C’est le même terrain que celui du perfectionnisme auto-exigeant, lorsque la barre est placée très haut par la personne elle-même.

Ce que la formule a vu juste, et ce qu’elle a manqué

Sur l’essentiel, James avait raison : l’estime de soi ne reflète pas les résultats bruts, mais leur rapport avec ce que l’on attendait de soi.

Prise au pied de la lettre, pourtant, la fraction ne tient pas :

  • Ce n’est pas une mesure. James la proposait comme image. La recherche utilise des questionnaires, comme l’échelle de Rosenberg (1965), en 10 items.
  • Le dénominateur ne se choisit pas seul. James lui-même écrivait que chacun possède autant de moi sociaux que de groupes dont l’opinion lui importe, et qu’être ignoré de tous serait pire que la plus cruelle des tortures physiques.
  • Renoncer ne soulage pas toujours. Abaisser un objectif peut être un repos ou un repli ; la formule ne fait pas la différence.

Ce qu’elle explique, en revanche, c’est pourquoi une même médaille peut être vécue comme un triomphe ou comme une perte. Le test d’estime de soi permet de situer votre propre évaluation globale, et la raison pour laquelle une erreur personnelle peut frapper presque comme un coup est expliquée dans pourquoi votre cerveau réagit à l’autocritique comme à une menace physique.

Sources

  • James, W. (1890). The Principles of Psychology. Henry Holt and Company.
  • Medvec, V. H., Madey, S. F., & Gilovich, T. (1995). When less is more: Counterfactual thinking and satisfaction among Olympic medalists. Journal of Personality and Social Psychology, 69(4), 603-610. https://doi.org/10.1037/0022-3514.69.4.603
  • Matsumoto, D., & Willingham, B. (2006). The thrill of victory and the agony of defeat: Spontaneous expressions of medal winners of the 2004 Athens Olympic Games. Journal of Personality and Social Psychology, 91(3), 568-581. https://doi.org/10.1037/0022-3514.91.3.568
  • McGraw, A. P., Mellers, B. A., & Tetlock, P. E. (2005). Expectations and emotions of Olympic athletes. Journal of Experimental Social Psychology, 41(4), 438-446. https://doi.org/10.1016/j.jesp.2004.09.001
  • Hedgcock, W. M., Luangrath, A. W., & Webster, R. (2021). Counterfactual thinking and facial expressions among Olympic medalists: A conceptual replication of Medvec, Madey, and Gilovich’s (1995) findings. Journal of Experimental Psychology: General, 150(6), e13-e21. https://doi.org/10.1037/xge0000992
  • Crocker, J., & Wolfe, C. T. (2001). Contingencies of self-worth. Psychological Review, 108(3), 593-623. https://doi.org/10.1037/0033-295X.108.3.593
  • Rosenberg, M. (1965). Society and the adolescent self-image. Princeton University Press.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la formule de l'estime de soi de William James ?

Dans The Principles of Psychology (1890), William James écrit que l'estime de soi équivaut à une fraction : le succès divisé par les prétentions. La façon dont on se juge dépendrait du rapport entre ce que l'on obtient et ce sur quoi l'on a 'misé' dans les domaines qui comptent pour soi. James la proposait comme illustration, non comme une mesure validée.

Est-il vrai que les médaillés de bronze sont plus heureux que les médaillés d'argent ?

Plusieurs études vont dans ce sens. Medvec, Madey et Gilovich (1995) ont observé qu'aux Jeux de Barcelone 1992, les médaillés de bronze semblaient plus heureux que ceux d'argent. Matsumoto et Willingham (2006) ont constaté qu'aucun des 14 médaillés d'argent du judo à Athènes 2004 n'a souri juste après son combat final, et Hedgcock, Luangrath et Webster (2021) ont confirmé la tendance sur 413 athlètes de cinq Jeux olympiques.

Pourquoi la deuxième place peut-elle être vécue plus mal que la troisième ?

L'explication classique est la pensée contrefactuelle : le médaillé d'argent se compare à l'or qu'il a failli gagner, le médaillé de bronze à l'absence de médaille. McGraw, Mellers et Tetlock (2005) ont ajouté que les attentes préalables pèsent lourd : qui espérait l'or vit l'argent comme une perte. C'est, en langage moderne, le dénominateur de la formule de James.

L'estime de soi dépend-elle de tout ce que l'on fait de la même manière ?

Non, selon la théorie des contingences de l'estime de soi de Crocker et Wolfe (2001), qui s'appuie explicitement sur James. L'estime de soi monte et descend surtout avec les réussites et les échecs dans les domaines où la personne a placé sa valeur, et bouge à peine ailleurs.

Cet article remplace-t-il une évaluation professionnelle de mon estime de soi ?

Non. Il résume des idées historiques et des travaux de psychologie à des fins d'information et d'éducation. Si la manière dont vous vous jugez vous cause une souffrance importante ou durable, il est indiqué de consulter un professionnel de la psychologie.