Le psychologue qui a décrit l'« addiction au portable » en 2012, avant même que le terme existe
« Je ne communique pas avec les gens, on me parle et je n’y prête pas attention, je ris tout seul, je ne lève pas la tête. Je suis inquiet, qu’est-ce que j’ai, docteur ? », demande un patient à son médecin. Le médecin réfléchit un instant et répond : « Un BlackBerry ! »
Cette blague, c’est le psychologue Walter Riso qui la raconte dans son livre Se détacher sans anesthésie (2012).
Et il la raconte pour illustrer quelque chose de très concret : bien avant que « addiction au portable » ne soit une expression courante, la psychologie clinique avait déjà un nom et des critères pour le même schéma.
Riso l’appelle le culte du tout de suite.
L’attachement au « maintenant »
Le culte du tout de suite, tel que le définit Riso, c’est l’attachement au temps et à la vitesse : le besoin d’avoir des informations, des réponses ou des stimulations de façon immédiate, sans marge d’attente.
- Ce n’est pas exclusif aux téléphones. Riso le décrit aussi dans l’obsession d’« être à jour », de ne prendre de retard sur aucune nouveauté technologique.
- Il raconte, comme exemple, sa propre observation lors de salons technologiques : celles et ceux qui souffrent de cet attachement « sentiront qu’il leur manque quelque chose » et « se sentiront obligés d’acheter ne serait-ce qu’un port USB pour se sentir moins incomplets ».
- Le fond du problème, dit-il, est que l’attente a cessé d’être vécue comme quelque chose de neutre pour devenir une menace en soi.
Riso illustre le contraste avec un souvenir personnel : à une époque où il vivait une relation à distance, avant internet, il recevait une lettre hebdomadaire dans une enveloppe parfumée. L’attendre, écrit-il, ne lui générait pas d’angoisse mais une « joyeuse attente » : « encore un peu de patience », comme quelqu’un qui anticipe quelque chose d’agréable.
Ce contraste est la clé de son argument : l’attente en elle-même n’est pas le problème. Ce qui a changé, c’est la tolérance à celle-ci.
Cinq signaux que Riso utilisait déjà en 2012
Dans le chapitre consacré à « l’attachement à internet », Riso énumère un ensemble de signaux pour savoir si l’usage du réseau est devenu un problème, et non plus un outil. Résumés, ce sont :
- Dormir moins pour ne pas retirer de temps à la connexion.
- Négliger d’autres activités de la vie quotidienne.
- Que les proches se plaignent de l’usage excessif.
- Penser constamment au besoin de se connecter.
- Ne pas être capable de s’arrêter quand on le souhaite vraiment.
Riso cite en outre une donnée de la recherche clinique de l’époque : une étude de Yen et al. (2008), publiée dans Psychiatry and Clinical Neurosciences, qui a trouvé que les symptômes psychiatriques d’adolescents souffrant d’addiction à internet étaient comparables à ceux d’adolescents en situation d’abus de substances.
Cette comparaison, en 2012, était encore une idée qui nécessitait un appui explicite. Aujourd’hui, c’est presque un lieu commun dans n’importe quel article sur l’usage du portable chez les adolescents.
Riso ajoute une nuance qui reste pertinente : toute personne ayant des difficultés de communication ne tombe pas dans cet attachement de la même façon. Il souligne que les personnes timides ou souffrant de phobie sociale y sont particulièrement sujettes, car internet permet d’entrer en relation sans se dévoiler. Mais il avertit d’un paradoxe : plus elles se réfugient dans cette voie, moins elles s’exposent aux situations qu’elles redoutent, et plus la peur de fond reste active. L’écran, dans ces cas, ne résout pas le problème originel : il le met de côté et, avec le temps, le renforce.
Pourquoi le portable n’est pas, en réalité, le problème
L’argument de fond de Riso, et peut-être le plus inconfortable à accepter, est que l’objet concret (le téléphone, l’ordinateur, la tablette) est presque secondaire.
- Ce qui définit l’attachement, selon son cadre, n’est pas l’objet mais l’incapacité à y renoncer au moment opportun.
- Changer d’appareil, ou même se retrouver « sans réseau » un week-end, ne résout pas le schéma si le besoin d’immédiateté reste intact en dessous.
- Riso décrit le syndrome dit du « débranché » (unplugged) : incertitude, perte de contrôle et une sensation qu’il compare au sevrage, lorsque la connexion échoue ou est retirée d’un coup.
Cela ne signifie pas que le portable soit neutre. Cela signifie que le traiter comme la cause première, plutôt que comme le canal le plus disponible pour un schéma psychologique plus ancien (l’attachement à l’immédiateté, à l’approbation, à ne rien manquer), mène généralement à des solutions superficielles : changer d’appareil sans changer sa relation à l’attente.
Que faire de cette idée, selon le livre lui-même
Riso ne propose ni abstinence totale ni déconnexion radicale. Il propose surtout deux choses concrètes :
- Distinguer « avoir besoin » et « préférer » la connexion : se demander honnêtement si être connecté à ce moment résout quelque chose de réel ou calme simplement une anxiété de fond.
- Pratiquer l’attente de façon délibérée, à petites doses, comme quelqu’un qui retrouve une tolérance perdue : laisser un message sans réponse quelques minutes de plus que l’automatisme habituel, remarquer ce que l’on ressent et ce qui, en réalité, ne se produit pas pendant l’attente.
Ce n’est pas une technique spectaculaire. C’est, selon son propre livre, du même ordre que la sagesse ancienne qu’il cite dans d’autres chapitres : rien qui se résolve d’une seule lecture, mais qui se soutient par la répétition.
Ce qui est frappant, plus d’une décennie plus tard, ce n’est pas que l’idée reste d’actualité. C’est qu’elle était déjà entièrement formulée avant même que le débat public en ait besoin.
Sources
- Riso, W. (2012). Desapegarse sin anestesia: Cómo soltarse de todo aquello que nos quita energía y bienestar. Editorial Planeta Colombiana.
- Yen, J., Ko, C., Yen, C., Chen, S., Chung, W., et Chen, C. (2008). Psychiatric symptoms in adolescents with Internet addiction: Comparison with substance use. Psychiatry and Clinical Neurosciences, 62, 9-16.
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Questions fréquentes
Qu'est-ce que le « culte du tout de suite » dont parle Walter Riso ?
C'est le terme qu'utilise le psychologue Walter Riso dans Se détacher sans anesthésie (2012) pour décrire l'attachement à l'immédiateté : le besoin d'avoir des informations, des réponses ou des stimulations à l'instant, sans marge d'attente.
En quoi ce « culte du tout de suite » diffère-t-il de l'« addiction au portable » dont on parle aujourd'hui ?
Très peu. Riso décrit le même schéma de comportement (besoin de connexion constante, malaise à la déconnexion, interférence avec d'autres activités) des années avant que le débat public sur l'« addiction au portable » ne se généralise, simplement centré sur le phénomène de fond (l'immédiateté) plutôt que sur l'appareil concret.
Quels sont les cinq critères que mentionne l'article pour savoir s'il y a addiction à internet ?
Selon ce que rapporte Riso : dormir moins pour ne pas cesser d'être connecté, négliger d'autres activités, que les proches se plaignent de l'usage excessif, penser constamment à « se connecter » et être incapable de s'arrêter quand on le souhaite vraiment.
Cet article remplace-t-il une évaluation professionnelle sur l'usage du portable ?
Non. Il résume des idées d'un livre de vulgarisation psychologique à des fins informatives. Si l'usage du portable ou d'internet génère un malaise significatif, il est recommandé de consulter un professionnel de la santé mentale.