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Affaires et décisions

Pourquoi lire des mots sur la vieillesse vous fait marcher plus lentement ?

Par Ramón Personaramic5 min de lecture
Illustration minimaliste d'une silhouette qui marche à côté d'une série de mots dispersés

Daniel Kahneman, psychologue et prix Nobel d’économie, consacre une partie de son livre Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée (2011) à décrire l’une des expériences les plus citées sur la façon dont une idée peut influencer une action sans que la personne s’en aperçoive du tout. L’expérience, œuvre du psychologue John Bargh et de son équipe, est devenue connue sous le nom d’« effet Floride », et figure aujourd’hui parmi les exemples classiques de ce que la psychologie appelle l’amorçage, ou priming : le phénomène par lequel être exposé à une idée nous prédispose, sans que nous nous en rendions compte, à penser ou agir d’une façon cohérente avec elle.

L’expérience : former des phrases avec des mots isolés

Bargh a demandé à des étudiants de l’université de New York, la plupart âgés de dix-huit à vingt ans, de former des phrases de quatre mots à partir d’un ensemble de cinq termes qui leur était fourni (par exemple : « jaune, trouve, le, il, instantanément »). L’exercice ressemblait à un simple test de langage. Ce que les étudiants ignoraient, c’est que, pour la moitié d’entre eux, une bonne partie de ces ensembles de mots incluait des termes culturellement associés à la vieillesse : Floride, oubli, chauve, cheveux gris, rides. Aucun de ces mots ne signifiait « vieux » de façon explicite ; il suffisait qu’ils évoquent cette idée indirectement.

Une fois la tâche terminée, chaque étudiant était envoyé dans un autre bureau situé un peu plus loin, au bout d’un couloir. Ce court trajet était en réalité le véritable objet de l’expérience : les chercheurs chronométraient, à l’insu des participants, le temps que chacun mettait à le parcourir.

La découverte : marcher plus lentement sans savoir pourquoi

Les étudiants qui avaient formé des phrases avec des mots liés à la vieillesse marchaient plus lentement vers le second bureau que les autres. La différence n’était pas spectaculaire, mais elle était systématique et mesurable. Bargh l’avait prédite à l’avance, précisément parce que la vieillesse est culturellement associée à la lenteur physique, et son hypothèse était qu’il suffirait d’activer l’idée de « vieillesse » pour que, indirectement, s’active aussi le comportement de « marcher lentement », sans jamais passer par une pensée consciente du type « je dois maintenant marcher plus lentement ».

Quand on a ensuite demandé aux participants s’ils avaient remarqué quelque chose dans l’exercice des phrases, aucun n’a identifié le thème commun des mots, et tous ont insisté sur le fait que rien de ce qui s’était passé ensuite n’avait pu être influencé par cette première tâche. L’idée de vieillesse n’a jamais atteint leur conscience, et pourtant elle a conditionné leur comportement physique quelques minutes plus tard.

Deux étapes enchaînées

Kahneman décrit ce mécanisme comme une séquence en deux temps :

  • Première étape : l’ensemble de mots active, dans la mémoire associative, l’idée générale de vieillesse, sans que le mot « vieux » n’apparaisse jamais.
  • Deuxième étape : cette idée, déjà activée, prédispose à son tour à un comportement culturellement associé à elle (marcher lentement), là encore sans intervention consciente.

Ce type d’influence d’une idée sur une action physique s’appelle l’effet idéomoteur. Kahneman note, avec un certain amusement, que le lecteur de son livre a pu se sentir lui-même légèrement prédisposé après avoir lu le paragraphe sur l’expérience : s’il a ressenti à ce moment l’envie de se lever pour aller chercher un verre d’eau, il l’a probablement fait un peu plus lentement que d’habitude.

Le lien fonctionne aussi à l’envers

Une étude menée dans une université allemande a reproduit l’idée en inversant l’ordre de cause à effet. Au lieu d’activer d’abord une idée pour observer ensuite un comportement, on a directement demandé à un groupe d’étudiants de marcher autour d’une salle pendant cinq minutes à un rythme délibérément lent, un tiers de la vitesse normale. À la fin de ce court exercice physique, ces mêmes étudiants reconnaissaient plus rapidement des mots liés à la vieillesse, comme « oubli », « âgé » ou « seul », qu’un groupe témoin.

Cela confirme que le lien entre idée et comportement n’est pas à sens unique : penser à quelque chose peut prédisposer à agir de façon cohérente avec cela, et agir d’une certaine manière peut, à son tour, renforcer les idées culturellement associées à cette façon d’agir. Kahneman appelle ce type de connexions réciproques une partie du réseau associatif, le même réseau qui fait que s’amuser tend à nous faire sourire, et que sourire, même sans raison réelle, tend à nous mettre de meilleure humeur.

L’expérience du crayon entre les dents

Le livre relate une autre expérience qui illustre le même principe de façon encore plus frappante. On a demandé à un groupe d’étudiants de tenir un crayon dans la bouche de deux façons différentes : avec la gomme vers la droite (ce qui force les muscles du visage dans une position proche du sourire) ou avec la pointe en avant (ce qui force au contraire une expression plus proche du froncement de sourcils). Sans qu’on leur dise rien sur les expressions faciales, on leur a demandé d’évaluer le niveau d’humour de dessins du caricaturiste Gary Larson.

Ceux qui tenaient le crayon de la façon qui forçait un « sourire » involontaire ont jugé les dessins plus drôles que ceux qui le tenaient autrement. Dans une expérience liée, des personnes à qui l’on avait fait adopter une expression de colère (en fronçant les sourcils) ont montré une réaction émotionnelle plus intense face à des images difficiles, comme des scènes d’enfants dénutris ou d’accidents.

Ce type de découvertes, même si elles peuvent sembler anecdotiques, illustre quelque chose qui traverse une bonne partie du livre de Kahneman : une bonne partie de ce que nous considérons comme des décisions et des jugements « propres » est conditionnée par des associations automatiques dont nous n’avons absolument pas conscience, un thème qui rejoint directement la façon dont se forment beaucoup des intuitions rapides que décrit le profil analytique face aux jugements plus délibérés du style plus intuitif.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'« effet Floride » ?

Le nom donné à une expérience de John Bargh dans laquelle former des phrases avec des mots associés à la vieillesse (comme Floride, rides ou oubli) a fait marcher plus lentement des étudiants universitaires vers la sortie, sans qu'ils aient conscience du lien.

Les participants ont-ils remarqué que les mots avaient un thème commun ?

Non. Interrogés ensuite, aucun n'a identifié le thème commun des mots, et tous ont assuré que leur façon de marcher n'avait pas pu être influencée par l'exercice précédent.

Ce type d'effet peut-il servir à manipuler quelqu'un consciemment ?

L'expérience décrit une influence inconsciente et de faible ampleur sur un comportement moteur précis (la vitesse de marche), pas une technique de persuasion délibérée ni un moyen de contrôler des décisions complexes.

L'effet fonctionne-t-il aussi dans l'autre sens, du comportement vers l'idée ?

Oui : dans une étude allemande, demander aux participants de marcher délibérément lentement les a rendus ensuite plus rapides à reconnaître des mots liés à la vieillesse, montrant que le lien entre idée et comportement fonctionne dans les deux sens.