Attachement désorganisé : entre le désir de proximité et la méfiance
Attachement désorganisé : deux impulsions qui tirent dans des directions opposées
Le terme attachement désorganisé est né de la recherche sur les bébés : il décrit les enfants qui, face à leur figure de soin, ne parviennent à organiser aucune stratégie cohérente. Chez l’adulte, son équivalent approximatif dans les questionnaires est le style craintif-évitant de Kim Bartholomew (1991), qui combine une anxiété élevée face à l’abandon possible, la même qui définit l’attachement anxieux, avec un évitement tout aussi élevé de la proximité, celui qui caractérise l’attachement évitant. Dans cet article, comme dans notre test, « désorganisé » désigne ce profil adulte.
Le résultat est un schéma moins prévisible que les trois autres : la personne peut rechercher activement l’intimité et, peu après, ressentir le besoin de se protéger de cette même intimité.
Ce n’est pas une contradiction gratuite : c’est la coexistence réelle de deux systèmes d’alarme qui n’ont pas fini de s’organiser entre eux.
D’où cela vient : quand la figure de soin fait peur et rassure à la fois
Mary Ainsworth n’avait décrit que trois styles dans sa recherche originale ; ce sont Mary Main et Judith Solomon qui, en 1986, ont identifié un quatrième groupe de bébés qui ne correspondait à aucun d’eux.
Dans la « situation étrange », ces enfants montraient des comportements d’approche contradictoires (s’approcher de leur mère en regardant ailleurs, par exemple), de la confusion ou de l’appréhension à son retour, et se figeaient parfois quelques secondes, comme s’ils ne savaient quelle stratégie adopter.
Ce schéma est souvent associé à des environnements où la figure de soin elle-même était à la fois source de peur et de réconfort : négligence sévère, maltraitance ou expériences traumatiques non résolues de la part de qui devait protéger l’enfant.
Cela génère un paradoxe que Main a décrit clairement : la personne vers qui l’enfant aurait besoin de se tourner pour apaiser sa peur est celle-là même qui la provoque.
Aucune stratégie ne fonctionne de façon fiable, si bien que le système d’attachement, au lieu de s’organiser autour d’une seule, reste fragmenté entre plusieurs.
Ce qui se passe avec les années : de la désorganisation au contrôle
Le schéma ne reste pas figé dans la forme qu’il avait au berceau. Main et Cassidy (1988) ont observé à nouveau des enfants de six ans lors de retrouvailles avec leurs parents et ont constaté que beaucoup de ceux qui avaient été classés comme désorganisés bébés étaient devenus contrôlants. Ils l’étaient de deux façons :
- Contrôlant-punitif : l’enfant dirige la relation par l’hostilité, les ordres ou les rebuffades envers l’adulte.
- Contrôlant-soignant : l’enfant s’occupe d’encourager, de protéger ou de rassurer l’adulte, dans une inversion des rôles.
Ces deux formes sont des façons d’imposer un peu de prévisibilité dans un lien qui n’en offrait pas. Chez l’adulte, il n’existe pas de typologie équivalente bien établie, mais on retrouve l’écho de ces deux stratégies dans la description clinique du schéma : prendre les commandes du lien avant que l’autre ne puisse blesser, ou se dévouer aux soins comme manière indirecte de se sentir en sécurité.
Dans la recherche sur les adultes, le corrélat le plus étudié est la catégorie « non résolu » de l’Entretien d’attachement adulte (Adult Attachment Interview). Elle est attribuée lorsque, en parlant de pertes ou d’expériences traumatiques, le récit présente des failles frappantes dans le raisonnement ou le discours, et Main et Hesse (1990) l’ont reliée à la désorganisation chez les enfants.
Comment cela se manifeste dans les relations
- Va-et-vient entre se rapprocher et s’éloigner : des moments de forte recherche de proximité suivis, presque sans transition, du besoin de mettre de la distance.
- Difficulté à faire confiance, même en le désirant : la confiance est perçue comme nécessaire et risquée à la fois.
- Réactions pouvant sembler disproportionnées : face au stress relationnel, il est facile de passer de la recherche de réassurance à la fermeture émotionnelle en peu de temps.
- Souvenirs difficiles à mettre en mots : comme le reflète la catégorie « non résolu » décrite plus haut, en évoquant certaines expériences, le récit peut devenir fragmenté ou confus, comme si le malaise était conservé davantage comme une sensation que comme une histoire ordonnée.
Si ce va-et-vient vous est familier, notre test d’attachement désorganisé permet de préciser à quel point il se manifeste chez vous.
Satisfaction et compatibilité en couple
Les études sur la satisfaction conjugale tendent à associer ce schéma à des niveaux plus bas : en désactivant ses propres besoins d’attachement dans les moments de malaise, la personne ne permet pas à son partenaire de devenir une source réelle de réconfort, même si elle le désire au fond.
Cela ne signifie pas que les relations stables soient impossibles, mais qu’elles nécessitent généralement plus de travail conscient, et souvent un accompagnement professionnel, pour rompre le cycle de rapprochement et d’éloignement avant qu’il ne devienne le schéma par défaut du couple.
Ce que propose la recherche sur ce schéma
La littérature clinique associe différents facteurs à une plus grande stabilité de ce schéma, bien que, étant donné ses racines souvent plus complexes, l’accompagnement professionnel soit généralement signalé comme le cadre le plus indiqué pour le travailler :
- Reconnaître le va-et-vient pendant qu’il se produit, pas seulement après coup : remarquer le passage entre l’impulsion de se rapprocher et celle de s’éloigner peut être un premier pas vers l’autorégulation.
- Le rôle des relations stables et prévisibles : la recherche associe les liens constants, qui ne reproduisent pas l’incertitude originelle, à une évolution plus favorable du schéma.
- Structure au quotidien : un sentiment de contrôle sur de petits aspects de sa propre vie peut en partie contrebalancer l’imprévisibilité interne du schéma.
Cet article est informatif et ne remplace pas une évaluation professionnelle. Étant donné que ce style a souvent des racines plus complexes, fréquemment liées à des expériences précoces difficiles, un processus thérapeutique avec un professionnel de la santé mentale agréé offre généralement des outils qui vont au-delà de la connaissance de soi.
La façon dont ce schéma se vit lors d’une conversation difficile, en comparaison des trois autres styles, est développée dans notre article sur la communication selon votre style d’attachement.
Sources
- Ainsworth, M. D. S., Blehar, M. C., Waters, E. et Wall, S. (1978). Patterns of Attachment: A Psychological Study of the Strange Situation. Lawrence Erlbaum.
- Bartholomew, K. et Horowitz, L. M. (1991). Attachment styles among young adults: A test of a four-category model. Journal of Personality and Social Psychology, 61(2), 226-244.
- Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss, Vol. 1: Attachment. Basic Books.
- Main, M. et Cassidy, J. (1988). Categories of response to reunion with the parent at age 6: Predictable from infant attachment classifications and stable over a 1-month period. Developmental Psychology, 24(3), 415-426.
- Main, M. et Solomon, J. (1986). Discovery of an insecure-disorganized/disoriented attachment pattern. Dans T. B. Brazelton et M. W. Yogman (Eds.), Affective Development in Infancy. Ablex.
- Main, M. et Hesse, E. (1990). Parents’ unresolved traumatic experiences are related to infant disorganized attachment status: Is frightened and/or frightening parental behavior the linking mechanism? Dans M. T. Greenberg, D. Cicchetti et E. M. Cummings (Eds.), Attachment in the Preschool Years. University of Chicago Press.
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Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'attachement désorganisé ?
Le style de lien où anxiété et évitement sont tous deux élevés : la proximité est désirée mais aussi perçue comme un risque, ce qui génère un va-et-vient entre se rapprocher et s'éloigner.
Est-ce le style d'attachement le plus difficile à gérer ?
Il est généralement considéré comme le plus complexe, car il combine deux impulsions contradictoires (chercher et éviter la proximité) plutôt qu'une seule, ce qui peut générer de la confusion tant pour soi que pour l'autre.
Peut-on travailler sur l'attachement désorganisé ?
Oui, bien qu'il bénéficie particulièrement d'un accompagnement professionnel, car il est souvent lié à des expériences précoces plus complexes que dans les autres styles.
Est-ce la même chose que l'attachement 'craintif' dont parlent certaines études sur les adultes ?
Ils sont apparentés mais pas identiques. 'Désorganisé' est la catégorie enfantine de Main et Solomon (1986), souvent liée à des expériences précoces difficiles ; 'craintif' en est l'équivalent approximatif dans les modèles d'auto-évaluation pour adultes, comme celui de Bartholomew, et n'implique pas toujours la même intensité.