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Combler le vide trop vite sabote-t-il le deuil d'une rupture ? (la vallée vide du Tao Te King)

Par la rédaction de Personaramic7 min de lecture
Illustration minimaliste d'un vase au contour ouvert sur un fond chaud, suggérant un espace intérieur

Combler le vide trop vite sabote-t-il le deuil ?

Le premier réflexe après une rupture n’est presque jamais de rester immobile avec le vide : c’est de le combler. Avec une application de rencontres, avec des sorties sans arrêt, avec la première personne disponible qui montre de l’intérêt. L’idée reçue veut que cette hâte coûte cher. Le Tao Te King consacre un chapitre entier à expliquer pourquoi le vide est ce qui rend les choses utiles. Et la recherche sur les ruptures, quand on l’a mesuré, donne une réponse moins tranchée qu’on ne le suppose d’ordinaire.

Cet article croise le Tao Te King avec la recherche en psychologie sociale sur les relations de rebond et le concept de soi. C’est de la vulgarisation, qui ne remplace pas l’accompagnement d’un professionnel de la santé mentale.

Le vase, la roue et la maison : l’éloge du vide

Le chapitre XI du Tao Te King est probablement l’image la plus citée de tout le texte pour parler du vide :

« Trente rayons convergent vers le centre d’une roue, mais c’est son vide qui rend le char utile. On façonne l’argile pour faire le vase, mais c’est de son vide que dépend l’usage du vase. On ouvre portes et fenêtres dans les murs d’une maison, et c’est le vide qui permet de l’habiter. Nous portons notre intérêt sur l’être, mais c’est du non-être que dépend l’utilité. »

Aucun vase ne sert par son argile, mais par l’espace que cette argile laisse libre ; aucune maison ne s’habite par ses murs, mais par le creux qu’il y a entre eux. Le Tao Te King ne décrit pas là un ornement philosophique : il souligne que le vide n’est pas un défaut à corriger au plus vite, mais la condition qui rend possible ce qui vient après.

Le réflexe de combler le vide immédiatement

Après une rupture, ce vide se ressent presque toujours comme quelque chose d’urgent à résoudre. La chercheuse Erica Slotter, avec Wendi Gardner et Eli Finkel, a étudié ce phénomène en se centrant sur un aspect très précis : la clarté du concept de soi. Dans une étude publiée dans Personality and Social Psychology Bulletin (2010), ils ont constaté, au fil de trois études, que la rupture modifie le contenu du concept de soi et en réduit la clarté. L’explication qu’ils proposent est que, pendant la relation, les identités s’entremêlent (amis, activités, un « nous » plutôt que « moi et mon ou ma partenaire »). Cette confusion sur qui l’on est sans la relation prédisait, à elle seule, une partie du mal-être qui suivait.

C’est un indice important : le vide que laisse une rupture n’est pas seulement l’absence de l’autre personne. C’est souvent aussi l’absence d’une part de son propre concept de soi, qui s’était construite avec elle. Combler ce vide à toute vitesse peut être une façon d’esquiver cette question inconfortable : qui suis-je, maintenant, sans ce « nous » ? Peut l’être, mais pas forcément, comme le montre l’étude suivante.

Ce que dit vraiment la recherche sur les relations de rebond

Ici, la recherche contredit l’idée reçue, et aussi la question du titre. Les psychologues Claudia Brumbaugh et R. Chris Fraley ont suivi, dans deux études, des personnes qui venaient de rompre, en mesurant leur bien-être, ce qu’elles ressentaient encore pour leur ex et si elles avaient commencé une autre relation. Leur travail, publié dans Journal of Social and Personal Relationships (2015), a trouvé l’inverse de ce qu’on attendait :

  • Les personnes qui avaient un nouveau partenaire montraient plus de confiance en leur propre pouvoir de séduction et davantage de détachement émotionnel vis-à-vis de leur ex que celles qui restaient seules.
  • Parmi celles qui avaient déjà un nouveau partenaire, l’avoir rencontré plus tôt était associé à un meilleur bien-être psychologique et à une relation plus saine, pas l’inverse.

Deux limites importantes : ce sont des données corrélationnelles (peut-être que les personnes qui se remettent plus vite sont aussi celles qui osent plus vite sortir avec quelqu’un) et elles ne mesurent pas le deuil lui-même. Mais elles suffisent à écarter l’idée que la rapidité, à elle seule, le sabote.

Cela rejoint, curieusement, l’image du Tao Te King : ce qui compte n’est pas tant la vitesse du calendrier que la fonction que remplit ce qui comble le vide. Un vase rempli d’eau reste utile. Le problème apparaît quand on remplit le creux seulement pour ne pas avoir à le regarder.

Amour mature, amour immature : la distinction d’Erich Fromm

Le psychanalyste Erich Fromm, dans L’art d’aimer (1956), propose une distinction qui dialogue directement avec cette idée. Pour Fromm, l’amour immature dit : « je t’aime parce que j’ai besoin de toi », tandis que l’amour mature dit : « j’ai besoin de toi parce que je t’aime ». La différence n’est pas sémantique : dans la première formule, l’autre personne existe pour combler un vide propre ; dans la seconde, le vide est déjà soutenu d’une autre façon, et le lien s’ajoute à une vie qui avait déjà du sens sans lui.

Combler le vide d’une rupture avec une nouvelle relation n’est pas, en soi, une erreur. Dans le cadre de Fromm, le risque apparaît quand cette relation est recherchée selon sa première formule : comme un pansement urgent pour un manque, et non comme une rencontre avec quelqu’un que l’on souhaite véritablement connaître. Tu peux en lire davantage sur cette idée précise dans notre article amour infantile ou amour mature : la phrase d’Erich Fromm.

Ce que tout cela suggère, en pratique

La réponse à la question du titre, avec les données disponibles, est : pas nécessairement. Ni le Tao Te King ni la recherche citée ne suggèrent de délai minimal avant de rencontrer quelqu’un de nouveau. Ce qu’ils indiquent, c’est plutôt ceci :

  • Le vide qui suit une rupture n’est pas seulement l’absence de l’autre : il inclut souvent aussi une part de concept de soi qu’il convient de reconstruire, pas seulement de recouvrir.
  • La vitesse n’est pas le problème principal : selon Brumbaugh et Fraley, commencer tôt une nouvelle relation était associé à une meilleure adaptation, pas à une moins bonne.
  • La question utile est « quelle fonction cela remplit-il » : elle permet de distinguer la curiosité pour quelqu’un de la fuite de l’inconfort.
  • Laisser au vide le temps de se faire sentir n’équivaut pas à s’installer dans la souffrance : c’est, selon le Tao lui-même, la condition qui rend utile ce qui viendra ensuite.

Si tu remarques que ton bien-être quotidien dépend trop du fait d’avoir toujours quelqu’un pour occuper cette place, le test de dépendance affective peut t’aider à y voir plus clair, et le test d’attachement à comprendre quel schéma précis te pousse souvent à combler le vide avant l’heure.

Cette hâte à combler le creux s’accompagne parfois d’un autre piège différent : celui de résister à sa propre douleur au lieu de la laisser passer. Nous l’abordons dans le premier article de cette série, pourquoi résister à la douleur d’une rupture la prolonge, et dans l’effet rebond de vouloir ne plus penser à son ex nous explorons ce qui se passe quand, au lieu de combler le vide, on essaie de l’effacer par pure force de volonté.

Sources

  • Lao-Tseu (trad. anonyme). Tao Te King. Bibliothèque numérique, Instituto Latinoamericano de la Comunicación Educativa (ILCE). Chapitre XI.
  • Slotter, E. B., Gardner, W. L., & Finkel, E. J. (2010). Who am I without you? The influence of romantic breakup on the self-concept. Personality and Social Psychology Bulletin, 36(2), 147-160.
  • Brumbaugh, C. C., & Fraley, R. C. (2015). Too fast, too soon? An empirical investigation into rebound relationships. Journal of Social and Personal Relationships, 32(1), 99-118. doi:10.1177/0265407514525086
  • Fromm, E. (1956). L’art d’aimer. Paidós.

Questions fréquentes

Est-ce mauvais de commencer une relation de rebond après une rupture ?

La recherche ne le confirme pas comme règle. Brumbaugh et Fraley (2015) ont constaté que les personnes ayant un nouveau partenaire après une rupture montraient plus de confiance en leur propre pouvoir de séduction et davantage de détachement émotionnel vis-à-vis de leur ex. Ce sont des données corrélationnelles : elles ne prouvent pas que le rebond cause ce bien-être, ni qu'il résolve à lui seul le deuil de la relation précédente.

Pourquoi la sensation de vide après une rupture est-elle aussi intense ?

Une partie de la recherche sur l'identité personnelle suggère que, lorsqu'une relation a été très centrale dans l'identité d'une personne, la rupture ne prive pas seulement de compagnie : elle génère aussi une véritable confusion sur qui l'on est sans l'autre.

Que dit le Tao Te King sur le vide ?

Que l'utilité d'un vase, d'une roue ou d'une maison dépend précisément de son espace vide, et non de sa partie solide. C'est une métaphore que le Tao Te King applique aussi aux personnes et aux états intérieurs.

Cet article remplace-t-il une thérapie de deuil ou de couple ?

Non. C'est un texte de vulgarisation qui croise le Tao Te King avec la recherche en psychologie sociale. Il ne remplace pas l'évaluation ni l'accompagnement d'un professionnel de la santé mentale.