Pourquoi Dieu a répondu à Moïse qu'il n'avait pas de nom, selon la lecture d'Erich Fromm
Quand Moïse demande à Dieu comment il doit le nommer devant son peuple, la réponse qu’il reçoit marque, selon Erich Fromm, l’un des tournants les plus importants de l’histoire de la façon dont l’être humain a compris l’amour.
Dans L’Art d’aimer (1956), le psychanalyste Erich Fromm consacre plusieurs pages à quelque chose qui peut surprendre dans un livre de psychologie : l’évolution historique de l’amour envers Dieu. Il ne le fait pas par foi religieuse (il est explicite sur le fait que, personnellement, il ne pense pas en termes théistes), mais parce que, selon sa théorie, la façon dont une culture imagine son dieu révèle la façon dont ses membres sont capables d’aimer.
Des idoles d’argile aux dieux à forme humaine
Fromm trace une évolution en plusieurs étapes. Au début, écrit-il, l’être humain ne se distingue pas du monde naturel qui l’entoure : il adore des animaux, utilise des masques d’animaux, fait d’un animal un totem. Plus tard, quand il apprend à fabriquer des objets de ses propres mains, il commence à adorer des idoles d’argile, d’argent ou d’or, projetant en elles ses propres habiletés.
Ce n’est qu’à une étape ultérieure, quand l’être humain se perçoit comme le sommet du monde connu, qu’il commence à donner à ses dieux une forme humaine. Et c’est là que Fromm introduit une distinction qu’il emprunte à l’anthropologue suisse Johann Jakob Bachofen : la différence entre religions matriarcales et patriarcales.
De la déesse mère au père qui exige l’obéissance
Selon les découvertes de Bachofen, que Fromm reconnaît comme discutées à son époque, de nombreuses cultures ont d’abord traversé une phase où la figure suprême était féminine : une déesse mère, aussi inconditionnelle que l’amour maternel décrit dans la distinction de Fromm entre lait et miel. On aime tous les enfants également, simplement parce qu’ils le sont.
La phase patriarcale qui a remplacé la précédente, et que Fromm situe en parallèle du développement de la propriété privée, change les règles : le père exige, établit des principes et préfère l’enfant qui répond le mieux à ses attentes. L’amour cesse d’être garanti et devient quelque chose à mériter.
Un Dieu qui commence par être, littéralement, un chef de tribu
Fromm décrit la première étape de la religion patriarcale de l’Occident comme celle d’un Dieu despotique et jaloux, propriétaire de ce qu’il a créé :
- Il expulse l’être humain du paradis pour avoir mangé de l’arbre interdit.
- Il décide de détruire l’humanité entière par un déluge, ne sauvant que Noé.
- Il demande à Abraham de sacrifier son propre fils, Isaac, comme preuve d’obéissance totale.
Mais, souligne Fromm, à l’intérieur même du récit biblique, un changement commence à poindre : Dieu conclut une alliance avec Noé et s’engage lui-même à la respecter. Plus tard, il accède à la demande d’Abraham de ne pas détruire Sodome s’il s’y trouve dix hommes justes. Dieu commence à être soumis à ses propres principes, non plus seulement à sa volonté.
Le buisson ardent : « mon nom est sans nom »
Le moment que Fromm désigne comme le plus révélateur de tout ce processus est la scène où Moïse demande comment présenter Dieu aux Hébreux, qui ne le croiront pas sans un nom précis à prononcer. La réponse qu’il reçoit est, en apparence, un détour : « Je suis celui qui suis. »
Fromm l’interprète de façon très littérale : c’est comme si Dieu répondait que son nom est, précisément, de ne pas avoir de nom. Un nom, raisonne Fromm, désigne toujours quelque chose de limité, quelque chose qui peut être défini et enfermé dans un mot. Un Dieu qui n’est plus seulement un père tout-puissant et jaloux, mais le symbole de principes (justice, vérité, amour), ne peut pas avoir de nom sans cesser d’être précisément ce symbole.
De cette idée naît, selon Fromm, la coutume juive d’éviter de prononcer le nom de Dieu, et la tradition théologique postérieure de le décrire seulement par ce qu’il n’est pas (il n’est pas limité, il n’est pas injuste, il n’est pas cruel) plutôt que d’affirmer ce qu’il est.
Pourquoi c’est, en réalité, une théorie sur le fait de mûrir
Le parallèle que trace Fromm est direct. Un croyant qui continue à voir Dieu comme un père qui punit, récompense et a besoin d’être satisfait, écrit-il, n’a pas dépassé le désir infantile d’une figure qui le protège et surveille tout. C’est une étape légitime et très répandue, selon son analyse, mais pas la plus mûre.
La personne qui, dans sa terminologie, atteint une relation plus adulte avec l’idée de Dieu cesse d’attendre des récompenses ou de craindre des punitions. Elle ne prie pas pour demander des choses. Elle vit selon des principes (justice, vérité, capacité d’aimer) parce qu’elle les soutient de l’intérieur, non parce qu’une figure extérieure les exige ou va les récompenser.
Cette même transition, entre dépendre d’une figure protectrice et se soutenir sur ses propres principes intériorisés, est celle que Fromm décrit dans d’autres parties du livre à propos de l’amour entre parents et enfants. Pour lui, l’amour de Dieu et l’amour des autres êtres humains ne sont pas deux sujets distincts : ce sont la même capacité d’aimer, appliquée à deux objets différents, et mûrissant exactement au même rythme.
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Questions fréquentes
Fromm fait-il une lecture religieuse ou psychologique de cet épisode biblique ?
Psychologique. Fromm était explicite sur le fait que, personnellement, il ne partait pas d'une conception théiste de Dieu. Il utilise le récit comme matériau symbolique pour décrire comment évolue, dans sa théorie, la capacité humaine d'aimer.
Bachofen est-il une source acceptée par toute l'anthropologie actuelle ?
Ses découvertes du XIXe siècle sur une phase matriarcale antérieure à la phase patriarcale ont été, comme Fromm le reconnaît lui-même dans le livre, discutées par une bonne partie du monde académique de son époque. Fromm les utilise comme cadre interprétatif, non comme un fait anthropologique établi.
« Amour mûr envers Dieu » signifie-t-il cesser de croire, selon Fromm ?
Pas nécessairement. Fromm décrit une évolution au sein même de l'expérience religieuse, d'une relation de dépendance infantile vers une orientation à vivre selon des principes (vérité, justice, amour), non vers l'abandon de toute croyance.
Cette idée s'applique-t-elle uniquement à la religion ?
Fromm la présente comme faisant partie d'une théorie plus large sur la maturation de l'amour en général, applicable aussi à des figures d'autorité non religieuses : l'évolution depuis le besoin d'être protégé jusqu'à se soutenir par ses propres principes.