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Relations et vie sociale

Pourquoi Dieu a répondu à Moïse qu'il n'avait pas de nom, selon la lecture d'Erich Fromm

Par la rédaction de Personaramic7 min de lecture
Illustration minimaliste d'une flamme géométrique sur une branche, sans texte ni symbole écrit

Quand Moïse demande à Dieu comment il doit le nommer devant son peuple, la réponse qu’il reçoit marque, selon Erich Fromm, l’un des tournants les plus importants dans la manière dont l’être humain a compris l’amour.

Dans L’Art d’aimer (1956), le psychanalyste Erich Fromm consacre plusieurs pages à un sujet qui peut surprendre dans un livre de psychologie : l’évolution historique de l’amour de Dieu.

Il ne le fait pas par foi religieuse (il dit explicitement que, personnellement, il ne pense pas en termes théistes), mais parce que, selon sa théorie, la façon dont une culture imagine son dieu révèle la façon dont ses membres sont capables d’aimer.

Des idoles d’argile aux dieux à forme humaine

Fromm décrit une évolution en plusieurs étapes. Au début, écrit-il, l’être humain ne se distingue pas du monde naturel qui l’entoure : il adore des animaux, porte des masques d’animaux, fait d’un animal un totem.

Plus tard, quand il apprend à fabriquer des objets de ses mains, il se met à adorer des idoles d’argile, d’argent ou d’or, en projetant sur elles ses propres savoir-faire.

Ce n’est qu’à une étape ultérieure, lorsque l’être humain se perçoit comme ce qu’il y a de plus élevé dans le monde connu, qu’il commence à donner à ses dieux une forme humaine. C’est là que Fromm introduit une distinction qu’il emprunte au juriste et historien suisse Johann Jakob Bachofen, auteur du Droit maternel (Das Mutterrecht, 1861) : la différence entre religions matriarcales et patriarcales.

De la déesse mère au père qui exige l’obéissance

Selon Bachofen, dont la thèse était déjà discutée du temps de Fromm et passe aujourd’hui pour non démontrée (l’idée d’une préhistoire matriarcale universelle ne repose sur aucune base archéologique solide, comme le résume Cynthia Eller), de nombreuses cultures auraient d’abord traversé une phase où la figure suprême était féminine : une déesse mère, aussi inconditionnelle que l’amour maternel décrit dans la distinction de Fromm entre le lait et le miel.

Tous les enfants sont aimés de la même façon, simplement parce qu’ils sont ses enfants.

La phase patriarcale qui a remplacé la précédente, et que Fromm place en parallèle du développement de la propriété privée, change les règles : le père exige, fixe des principes et préfère l’enfant qui répond le mieux à ses attentes. L’amour cesse d’être garanti et doit désormais se mériter.

Un Dieu qui commence par être, littéralement, un chef de tribu

Fromm décrit la première étape de la religion patriarcale en Occident comme celle d’un Dieu despotique et jaloux, propriétaire de ce qu’il a créé :

  • Il chasse l’être humain du paradis pour avoir mangé du fruit de l’arbre interdit.
  • Il décide de détruire l’humanité entière par un déluge, en ne sauvant que Noé.
  • Il demande à Abraham de sacrifier son propre fils, Isaac, en preuve d’obéissance totale.

Mais, souligne Fromm, à l’intérieur même du récit biblique, un changement commence à se dessiner : Dieu conclut une alliance avec Noé et s’engage lui-même à la respecter. Plus tard, il accepte la demande d’Abraham de ne pas détruire Sodome s’il s’y trouve dix justes.

Dieu commence à être soumis à ses propres principes, et plus seulement à sa volonté.

Le buisson ardent : « mon nom est sans nom »

Le moment que Fromm désigne comme le plus révélateur de tout ce processus est la scène où Moïse demande comment présenter Dieu aux Hébreux, qui ne le croiront pas sans un nom précis à prononcer. La réponse qu’il reçoit ressemble, en apparence, à un détour :

Je suis celui qui suis.

Fromm l’interprète de façon très littérale : c’est comme si Dieu répondait que son nom est, précisément, de ne pas avoir de nom.

Un nom, raisonne Fromm, désigne toujours quelque chose de limité, quelque chose que l’on peut définir et enfermer dans un mot.

Un Dieu qui n’est plus seulement un père tout-puissant et jaloux, mais le symbole de principes (justice, vérité, amour), ne peut avoir de nom sans cesser d’être, précisément, ce symbole.

De cette idée naît, selon Fromm, la coutume juive d’éviter de prononcer le nom de Dieu, ainsi que la tradition théologique ultérieure qui le décrit seulement par ce qu’il n’est pas (il n’est pas limité, il n’est pas injuste, il n’est pas cruel) au lieu d’affirmer ce qu’il est : ce qu’on appelle la théologie négative, dont le grand représentant juif médiéval est Maïmonide. Fromm reviendra sur cette lecture de l’Exode, plus en détail, dans Vous serez comme des dieux (1966).

Pourquoi c’est, en réalité, une théorie sur le fait de mûrir

Le parallèle que trace Fromm est direct. Un croyant qui continue de voir Dieu comme un père qui punit, récompense et doit être contenté, écrit-il, n’a pas tout à fait dépassé le désir infantile d’une figure qui le protège et surveille tout.

C’est une étape légitime et très répandue, selon son analyse, mais pas la plus mûre.

La personne qui, dans sa terminologie, parvient à une relation plus adulte avec l’idée de Dieu cesse d’attendre des récompenses ou de craindre des punitions. Elle ne prie pas pour demander des choses. Elle vit selon des principes (justice, vérité, capacité d’aimer) parce qu’elle les porte de l’intérieur, et non parce qu’une figure extérieure les exige ou va l’en récompenser.

Cette même transition, entre dépendre d’une figure protectrice et s’appuyer sur ses propres principes intériorisés, est celle que Fromm décrit ailleurs dans le livre à propos de l’amour entre parents et enfants.

Pour lui, l’amour de Dieu et l’amour des autres êtres humains ne sont pas deux sujets distincts : c’est la même capacité d’aimer, appliquée à deux objets différents, et qui mûrit au même rythme.

Ce que la psychologie de la religion a mesuré ensuite

L’intuition de Fromm (la relation à Dieu reproduit la relation aux figures qui ont pris soin de nous) est devenue, des décennies plus tard, une piste de recherche empirique. Lee Kirkpatrick et Phillip Shaver (1990) ont appliqué la théorie de l’attachement à la religion et proposé que Dieu peut fonctionner psychologiquement comme une figure d’attachement : un refuge dans les moments de menace et une base de sécurité.

La piste qu’ils ont ouverte a ensuite été résumée dans une méta-analyse de Granqvist et Kirkpatrick (2004), portant sur 11 études menées dans plusieurs pays et 1 465 participants. Elle a mis en évidence deux schémas, avec des effets de taille faible à modérée. Les conversions soudaines étaient associées, en moyenne, à des histoires d’attachement infantile insécure, comme si la figure divine compensait un lien qui avait manqué. Les changements religieux progressifs étaient associés à des histoires d’attachement sécure. C’est une thèse plus modeste que celle de Fromm, fondée sur des souvenirs autodéclarés, mais elle va dans le même sens : la manière d’aimer les figures protectrices et la manière de vivre le sacré ne sont pas indépendantes.

Il faut toutefois lire L’Art d’aimer avec le recul de son époque. La suite d’étapes (totem, idole, déesse mère, dieu père, principe sans nom) reprend le schéma évolutionniste de l’anthropologie du XIXe siècle, jugé aujourd’hui trop linéaire, et l’association du maternel à l’inconditionnel et du paternel à l’exigence reflète les rôles de genre de 1956 plus qu’une loi psychologique.

Sources

  • Fromm, E. (1956). The Art of Loving. Harper & Brothers.
  • Fromm, E. (1966). You Shall Be as Gods: A Radical Interpretation of the Old Testament and Its Tradition. Holt, Rinehart and Winston.
  • Bachofen, J. J. (1861). Das Mutterrecht. Krais und Hoffmann.
  • Eller, C. (2000). The Myth of Matriarchal Prehistory: Why an Invented Past Won’t Give Women a Future. Beacon Press.
  • Kirkpatrick, L. A. et Shaver, P. R. (1990). Attachment theory and religion: Childhood attachments, religious beliefs, and conversion. Journal for the Scientific Study of Religion, 29(3), 315-334. https://doi.org/10.2307/1386461
  • Granqvist, P. et Kirkpatrick, L. A. (2004). Religious conversion and perceived childhood attachment: A meta-analysis. The International Journal for the Psychology of Religion, 14(4), 223-250. https://doi.org/10.1207/s15327582ijpr1404_1

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Questions fréquentes

Fromm fait-il une lecture religieuse ou psychologique de cet épisode biblique ?

Psychologique. Fromm était explicite sur le fait que, personnellement, il ne partait pas d'une conception théiste de Dieu. Il utilise le récit comme matériau symbolique pour décrire comment évolue, dans sa théorie, la capacité humaine d'aimer.

Bachofen est-il une source acceptée par toute l'anthropologie actuelle ?

Non. Sa thèse du XIXe siècle (Das Mutterrecht, 1861) sur une phase matriarcale universelle antérieure à la phase patriarcale était déjà discutée du temps de Fromm, et l'anthropologie et l'archéologie actuelles la considèrent comme non démontrée. Fromm l'utilise comme cadre d'interprétation, non comme un fait anthropologique établi, et c'est ainsi qu'il faut la lire.

« Amour mûr envers Dieu » signifie-t-il cesser de croire, selon Fromm ?

Pas nécessairement. Fromm décrit une évolution au sein même de l'expérience religieuse, d'une relation de dépendance infantile vers une orientation à vivre selon des principes (vérité, justice, amour), non vers l'abandon de toute croyance.

Cette idée s'applique-t-elle uniquement à la religion ?

Fromm la présente comme faisant partie d'une théorie plus large sur la maturation de l'amour en général, applicable aussi à des figures d'autorité non religieuses : l'évolution depuis le besoin d'être protégé jusqu'à se soutenir par ses propres principes.