Se connecter n'est pas la même chose que se relier : le piège de confondre réseaux et liens
« Se connecter » et « se relier » sonnent presque comme des synonymes, mais Zygmunt Bauman soutient qu’ils ne le sont pas : une relation oblige, une connexion non. Dans L’Amour liquide (2003), il explique pourquoi ce changement de vocabulaire, qui semble un détail mineur, révèle et renforce en même temps une façon complètement différente de se lier aux autres.
Bauman observe que les gens parlent de plus en plus, aidés et poussés par conseillers et vulgarisateurs, de « connexions », de « se connecter » et « être connecté », plutôt que de « se relier » et de « relations ». Au lieu de couples, ils préfèrent parler de « réseaux ». La question qu’il pose directement est celle-ci : quel avantage y a-t-il à parler de connexions plutôt que de relations ?
La différence, expliquée étape par étape
Contrairement à des mots comme « relation », « couple » ou « parenté », qui mettent en avant l’engagement mutuel et laissent de côté, ou du moins mettent mal à l’aise, leur opposé (le désengagement), le « réseau » représente quelque chose de différent par conception. Le raisonnement de Bauman peut se suivre en trois étapes :
- Une relation exclut son opposé. Être « en couple » implique, presque par définition, de ne pouvoir être simultanément « hors » de la relation sans la rompre. Engagement et désengagement n’ont pas le même statut : l’un est la norme, l’autre l’exception qu’il faut expliquer.
- Un réseau inclut les deux états à égalité. Connecter et déconnecter sont, au sein d’un réseau, deux activités tout aussi légitimes et de même poids. Cela n’a pas de sens, souligne Bauman, de se demander laquelle des deux constitue « l’essence » d’un réseau, car aucune ne l’est plus que l’autre.
- Cette symétrie change ce que l’on peut exiger. Si connecter et déconnecter valent la même chose, personne ne peut réclamer à l’autre qu’il « devrait » rester connecté, comme on peut réclamer la fidélité au sein d’une relation engagée.
Pourquoi une « connexion indésirable » n’existe pas
Bauman arrive à une distinction qui mérite qu’on s’y arrête. Une relation « indésirable mais indissoluble » est précisément ce qui la rend risquée : on peut se retrouver piégé dans un lien que l’on ne veut plus, sans issue facile. Une « connexion indésirable », en revanche, est directement un oxymore selon son analyse : les connexions, par leur nature même, se dissolvent bien avant de devenir détestables. La conception même d’un réseau inclut la sortie comme partie du système, pas comme une exception inconfortable à négocier.
Un exemple de la façon dont cela se ressent dans la vraie vie
Pensons à deux façons différentes de répondre à la même question : « qu’est-ce que vous avez, tous les deux ? ». Une personne qui est « en couple » doit donner une réponse qui implique un engagement, même informel : « on est ensemble », « on sort sérieusement ». Une personne qui préfère décrire le même lien comme « on est connectés » ou « on a un truc » laisse la porte ouverte à ce que demain cette connexion se coupe sans que personne n’ait à annoncer une rupture formelle. Ce n’est pas seulement une question de vocabulaire timide : c’est une façon de maintenir, par le langage, la même sortie de secours que Bauman décrit dans le reste de son analyse de l’amour liquide.
Le modèle qui finit par s’imposer à tous les autres
Bauman recourt à une image tirée de l’économie pour expliquer quelque chose de plus troublant encore : il compare ce qui se passe avec les relations virtuelles, rebaptisées « connexions », à la loi de Gresham, selon laquelle la monnaie de moindre qualité tend à chasser de la circulation celle de meilleure qualité. Son analyse est que ce modèle plus léger, plus facile à établir et à couper, finit par devenir la référence qui régit aussi les relations qui, en théorie, aspiraient à quelque chose de plus durable et engagé. Ce n’est pas un hasard, ajoute-t-il, si les connexions sont, dans ses propres mots, « taillées sur mesure » pour un environnement d’emplois changeants et de déménagements fréquents : elles exigent bien moins de stabilité de fond qu’une relation traditionnelle.
Quelque chose se gagne, quelque chose se perd
Bauman résume le résultat de ce changement sans tomber dans un diagnostic simpliste : il ne soutient pas que les gens qui adoptent le langage des connexions soient plus malheureux qu’avant, quand ce langage n’existait pas encore, ni non plus qu’ils soient plus heureux. « Quelque chose se gagne, quelque chose se perd », écrit-il. Pour le voir clairement, il convient de séparer les deux colonnes :
- Ce qui se gagne : moins de risque, moins d’exposition, un plus grand sentiment de contrôle sur quand commencer et quand terminer un lien, et la possibilité de soutenir plusieurs connexions simultanées sans la surcharge émotionnelle de plusieurs relations engagées à la fois.
- Ce qui se perd : c’est plus difficile à nommer, précisément parce que le vocabulaire disponible pour le décrire (celui de « relation » et d’« engagement ») est justement celui qu’on cesse d’utiliser. Cela inclut, entre autres, la certitude que quelqu’un restera là même quand la connexion cessera d’être confortable.
Une question de vocabulaire aux conséquences réelles
La manière dont quelqu’un nomme un lien (comme « un truc », comme « être connectés », comme « sortir ensemble », comme « être en couple ») n’est pas un détail mineur, mais un signal du niveau d’engagement qu’il est disposé à reconnaître à voix haute. Le style de communication assertive part précisément du principe de nommer les choses avec précision, y compris son propre niveau d’implication dans un lien, plutôt que de laisser cette question éternellement ouverte sous l’ambiguïté confortable d’« être connectés ».
Des réseaux d’amis, pas seulement de couple
L’analyse de Bauman ne se limite pas au terrain romantique. La même logique de réseau s’applique à l’amitié : avoir des dizaines ou des centaines de contacts disponibles pour « se connecter » à tout moment n’équivaut pas automatiquement à soutenir les liens denses et engagés qui, pendant des siècles, ont défini l’amitié. Distinguer les deux, sans avoir à renoncer à aucun, fait partie de ce qu’explore le profil de l’ami confident, centré justement sur ce type de lien dense et soutenu dans le temps.
Conclusion : nommer le lien, c’est aussi décider ce qu’on en attend
La distinction de Bauman entre se relier et se connecter n’est pas un exercice sémantique sans conséquences. Le langage qu’une personne choisit pour décrire un lien (avec son partenaire, avec ses amis, avec son réseau de contacts) révèle combien d’engagement elle est disposée à assumer et combien elle attend de l’autre côté. Aucun des deux mots n’est, en soi, meilleur : un réseau bien soutenu peut apporter une compagnie réelle, et une relation mal soutenue peut être une cage. Ce que Bauman demande, au fond, c’est de prêter attention au mot utilisé, car il trahit presque toujours, mieux que toute déclaration explicite, à quel point une personne est disposée à ce que ce lien dépende de quelque chose de plus que la commodité du moment.
Vous voulez en savoir plus sur vous ?
Découvrez votre résultat avec l'un de nos tests associés.
Questions fréquentes
Pourquoi Bauman distingue-t-il entre 'se relier' et 'se connecter' ?
Parce qu'il considère qu'ils ne sont pas des synonymes neutres : une relation implique un engagement mutuel et exclut le désengagement, tandis qu'un réseau permet de connecter et déconnecter avec le même statut, sans qu'aucune des deux activités soit considérée plus centrale que l'autre.
Bauman dit-il que les réseaux sociaux sont négatifs ?
Il ne les décrit pas en termes de bien ou de mal. Il signale qu'ils offrent une sensation de sécurité différente de celle d'une relation traditionnelle, précisément parce qu'une connexion peut être coupée avant de devenir inconfortable, ce qu'une relation engagée ne permet pas avec la même facilité.
Que veut dire Bauman en affirmant que les 'relations virtuelles' fonctionnent comme la loi de Gresham ?
La loi de Gresham décrit comment la monnaie de moindre qualité tend à chasser de la circulation celle de meilleure qualité. Bauman utilise cette image pour signaler que le modèle de lien plus léger et facile à couper (la « connexion ») tend à devenir la norme qui conditionne aussi les relations plus engagées.
Est-il préférable de parler de 'relations' plutôt que de 'connexions' ?
Bauman ne le présente pas comme une recommandation de vocabulaire, mais comme une observation : le langage utilisé pour décrire un lien révèle, et renforce en même temps, ce qu'on en attend et quel degré d'engagement on tient pour acquis.